L'armée russe était féminine



- Paris, Salle Pleyel, le mercredi 29 juin 2011

- Borodin, Le Prince Igor, ouverture et danses polovtsiennes - Sibelius, Concerto pour violon enmineur, op. 47 - Prokofiev, Alexandre Nevsky, cantate, op. 78

- Viktoria Mullova, violon
- Elena Zhidkova, mezzo
- Choeur de l'Orchestre de Paris
- Orchestre de Paris
- Gianandrea Noseda, direction

Un concert anecdotique pour clore une saison loin d'être anecdotique pour l'Orchestre de Paris, en ce qu'elle marquait un évident, voire spectaculaire renouveau. On aurait certes pu désirer sortie plus glorieuse, et je regrette comme le camarade Houbert que celle-ci n'ait pas (contrairement, et c'est paradoxal, à la saison dernière) été confiée à Paavo Järvi, qui aurait fort bien pu (et aurait pu bien) diriger le même programme. 
Même si je suis légèrement moins sévère que Philippe quant au jugement général à porter sur le concert, la déception est réelle surtout en regard de ce que j'attendais de Gianandrea Noseda, que je préfère donc au printemps qu'à l'été : je l'avais découvert il y a deux à la tête du National, dirigeant une 7e de Dvorak fort confuse malgré son indiscutable énergie ; puis, en avril de l'an passé, à nouveau avec l'ONF, mais cette fois dans une superbe (et rare) monographie Rachmaninov embellie de surcroît par la présence de Berezovsky pour le 4e Concerto, auquel Noseda avait adjoint des interprétations propres et très bien tenues des chefs-d'oeuvres méconnus que sont Printemps et Les Cloches. C'est sur la base de cette dernière très sympathique soirée que j'espérais du chef transalpin, principal chef invité du Mariinsky, une jubilation moins grossière dans cet autre programme atypique. 

On n'aura pas échappé, hélas, à la vision (ou plutôt à la figure imposée parfaitement dénuée de vision) des polovtsiennes, bruyantes et singeant la carte postale à souhait, chose d'autant plus tentante qu'il est convenu de ne pas en exiger grand'chose d'autre. En l'espèce, on veut pourtant croire que Noseda est un chef non russe qui prend la musique russe la plus caricaturée au sérieux : sans doute les moyens mis en œuvre ne permettent-ils nullement ici de le montrer, qu'il s'agisse de l'orchestre (de bonne volonté, certes) et surtout d'un chœur en perdition.
Cette dernière remarque s'applique toutes choses égales par ailleurs (et surtout quand on repense à la magnifique prestation, tant sur le plan de la cohésion musicale que de la diction, des forces de Radio-France dans Rachmaninov), mais doit certes être tempérée en tenant compte de la situation désastreuse dans laquelle est maintenu ce chœur, certes amateur, mais dont on ne fera pas l'injure au mélomane parisien plus âgé que moi de rappeler à quel niveau il a pu chanter jusqu'à il y une grosse décennie. A quand un grand chef de chœur permanent pour rafraichir le précieux bien légué par Arthur Oldham ?

Elena Zhidkova
Dans Nevsky, pourtant certainement plus complexe vocalement, en dépit de certaines apparences qu'entretiennent d'autres cartes postales - pour une fois, je ne dénonce par le cinéma derrière la musique : le film d'Eisenstein est une merveille, et la musique a été écrite pour lui, ce qui change tout. - les forces chorales sauvent l'honneur par un sursaut d'engagement, qui ne veut pas dire précision ni lisibilité, mais au moins impact dynamique, ce qui, précisément dans une cantate "cinématographique" privée des moyens du cinéma, n'est pas tout à fait vain. A nouveau, donc, il y a du bruit, souvent indéterminé orchestralement, mais au moins mené avec un certain feu sacré par Noseda : sans doute, avec un orchestre et un chœur de statures internationales, montrerait-il ici quelque chose d'intéressant, en dépit de sa gestuelle peu élégante, caricaturalement rythmique, mais dont on a déjà constaté qu'elle pouvait produire des résultats plus subtils que son apparence visuelle.
Pour la subtilité, il aura fallu se contenter, n'en déplaise à l'originalité, aux vrais russes de la soirée, qui étaient des femmes (n'en déplaise, bis). Mullova dans le concerto de Sibelius, ce n'est pas une découverte, ce n'est pas une confirmation, c'est déjà un classique sans âge, depuis le célèbre enregistrement qu'elle fit de l’œuvre avec Seiji Ozawa. Ce qu'elle montre plus de vingt ans après est sensiblement différent de sa vision de prime jeunesse, moins héroïque à coup sûr, sans doute plus instable et recherchant le déséquilibre narratif avec une pointe de perversité bienvenue, car rare ici - parmi les rares contemporains autant voire plus crédibles que Mullova, on dispose d'un choix assez radicale entre le domptage animal de Kavakos et la grâce minérale et hautaine de Hahn. Mullova est aujourd'hui légèrement dépassée en maîtrise instrumentale par ces monstres en pleine force de l'âge violonistique, mais son mérite considérable est d'ajouter à sa démonstration technique, qui en remontre encore au reste de ses collègues, une dose d'ambiguïté permanente dans la logique discursive. Si le violon fait écouter en fascinant moins qu'avant, c'est à force de creusement interrogatif du texte que Mullova parvient à forcer l'attention et, finalement, une approbation presque complète, car cela reste de l'interprétation où l'on ne sent aucunement les intentions. L'orchestre est, ici, parfaitement absent, et c'est plus que dommage. Il le sera moins (!) pour accompagner la très belle prestation d'Elena Zhidkova, venant clore une saison riche en émotion vocales russes, après notamment la superbe Anastasia Kalagina. Il serait facile de dire qu'elle chantait sur le champ des morts. C'était vraiment trop facile.

Théo Bélaud
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