Les Diotima dignes de leur nom - créations françaises d'Amy et... Webern

© Thibaud Stipal
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- Paris, Théâtre des Bouffes du Nord, le 15 novembre 2010
- Amy, Quatuor n°3 - Berg, Suite Lyrique - Webern, Bagatelle pour contralto et quatuor - Zemlinsky, Quatuor n°2 enmineur, op. 15.
- Marie-Nicole Lemieux, contralto.
- Quatuor Diotima : Naaman Sluchin, 1er/2nd violon, Yun Peng Zhao, 1er/2nd violon, Franck Chevalier, alto, Pierre Morlet, violoncelle
    
    Faute avouée, à moitié pardonnée donc, et presque réparée. J'avais manqué les deux derniers concerts parisiens des Diotima, lors de la dernière Biennale du quatuor à la Cité en janvier de cette année. L'un pour cause d'amphithéâtre bondé, l'autre pour cause d'horaire farfelu. Heureusement, je n'ai pas manqué le rendez-vous des Bouffes, qui aura donc été l'occasion de découvrir un des plus prometteurs quatuors, et pas que français, en fait le plus impressionnant que j'ai entendu depuis les Modigliani. Je présume que si les Diotima sont peu cités parmi les jeunes formations qui comptent, c'est qu'ils sont considérés comme un quatuor spécialisé, en l'espèce dans la musique contemporaine. Ce qui est injuste, d'abord parce c'est absurde en soi, ensuite parce que sur le programme que j'ai écouté, il n'y a aucune raison de penser qu'ils ne feraient pas partie des meilleurs dans le répertoire romantique - classique, il faudra juger sur pièce. 
    Les Diotima se devaient de présenter une création dans le cadre d'un concert co-produit par le Festival Paris de la Musique, parrainé par l'association Musique Nouvelle en Liberté : association indissociablement liée à la figure de Benoît Duteurtre, et logiquement constituée au départ pour faire contrepoids à l'hégémonie des post-sériels - pour aller vite. On peut reconnaître une sincérité à son discours récurrent qui affirme vouloir, non pas combattre une chapelle par une autre, mais donner des occasions d'écouter la diversité des styles contemporains. et de faire de l'anti-sectarisme sa bannière C'est un terrain glissant : pour qu'il y ait diversité des styles, il faudrait déjà qu'il y ait des styles, notion qui se confond aujourd'hui à peu près totalement avec celle de personnalité/individualité, : quant aux ressemblances entre compositeurs formés aux mêmes écoles, elles n'équivalent pas davantage à des styles... Toujours est-il qu'en jouant, pour une première exécution publique à Paris, le 3e Quatuor de Gilbert Amy, notre jeune quatuor a pu surprendre, lui que l'on identifiait sans doute davantage à sa pratique assidue, entre autres, de Hosokawa, Dusapin, Dillon, et pour la génération précédente, à Ferneyhough, et Nono évidemment.

    Amy est à l'honneur aux Bouffes du Nord, puisque les nouveaux Prazak joueront quant à eux son second quatuor au printemps prochain. Pour un ignorant de la musique de ce vénérable personnage, élève de Messiaen, disons de la seconde génération (il est né avec le Front Populaire), c'est une bien bonne nouvelle, car ce troisième quatuor, composé en 2009, aura constitué une excellente découverte. Elle est sans surprise très éloigné des gestes d'écriture les plus radicaux, tant de notre époque que des années soixante, mais ne tombe dans aucun des pièges les mieux partagés : ni néo-quoi-que-ce-soit, (y compris impressionnisme) ni esthétisme sonore complaisant. Son œuvre présente un authentique discours, dont le degré de force nécessitera au moins une autre écoute pour être évalué,  mais qui a en tout cas le grand mérite de proposer une pluralité d'états, de climats et de techniques d'écriture formant un mouvement cohérent. D'ailleurs, il se tient en un mouvement de vingt minutes, mais qui peut être, comme le reconnait le compositeur lui-même, compris en trois ou quatre sections. Un introduction fugitive et fragmentaire faisant dialoguer les seuls alto et violoncelle, suivi par une section mélopéenne relativement austère, en sourdine, tendant vers le choral sans y atteindre. Un épisode central d'esprit scherzando, faisant intervenir des éléments de fugato ainsi que de jeux de sonorités très réussis dans le maniement des registres extrêmes - trait distinctif des compositeurs qui ont développé une science du quatuor, Amy parvient à créer l'illusion que, quand le quatuor joue au complet, un nouvel instrumentiste fait son entrée, puis encore un autre, etc. Cette forme libre qui aurait pu se contenter d'aligner les idées trouve une très convaincante solution dans le "vrai" choral finale, très belle réalisation jouant avec les voisinages de la consonance et de la dissonance sans céder à la facilité d'une harmonie classique déconstruite (on pense alors à un prolongement tant de Martinu que de Malipiero, et après tout Amy a début quand ces derniers finissaient) : une conclusion réellement touchante, qui à elle seule donnait envie d'entendre davantage de la musique de Gilbert Amy.

Gilbert Amy
    La suite du programme, qui voit Yun Peng Zhao prendre le relais de Naaman Sluchin comme primarius, n'est rien moins que la Suite lyrique, qui avait été donnée dans sa version intégrale pour orchestre à cordes sur la même scène début octobre, par l'Ensemble Resonanz. Aussi brillante avait été la prestation de ce dernier, l'écoute rapprochée de l'original et de l'arrangement rappelle que, presque autant que pour le piano, la grande musique de quatuor ne gagne rien à prendre du muscle et du poids. Les Diotima y livrent une prestation tout à fait remarquable, qui culmine dans un allegro misterioso extrêmement impressionnant de densité et de concentration. Des qualités présentes dans l'ensemble de leur exécution, à un degré peut-être un peu moins dominé dans les deux derniers mouvements, où la sûreté du discours s'étiolait très légèrement. C'est une infime réserve compte-tenu de l'excellence instrumentale démontrés par chaque membre ici. Si l'on devait chercher une marge de progression, ce serait plutôt dans l'imaginaire collectif, auquel on peut reprocher un certain manque de liberté collective dans les intonations, en fait un manque de dimension fusionnelle : tout tient superbement en place, chaque phrase individuelle est belle sans que la cohésion ne se relâche, il pourrait y avoir un tout petit peu plus d'ambiguïté, de malhonnêteté, de déséquilibre. On est toutefois loin des caricatures parfois entendues de jeunes quatuors-bulldozers jouant tout dans le même esprit de perfection scolaire, car les Diotima ont une réelle personnalité sonore, puissante, chaleureuse et jamais agressive - ce qui est, dans ce Berg, peut-être une partie du problème.
    La "septième" bagatelle, avec contralto, de Webern, était donc donnée pour la première fois en France. Ce n'est pas exactement une découverte du catalogue webernien, puisqu'elle n'y figure pas, et qu'au reste il n'est guère aisé de mettre la main sur la partition de ces treize mesures. Cette page, au sens strict du terme, est une des nombreuses tentatives laissées de côté par le Webern de la première maturité. Je ne sais pas si elle a été composée en 1911, 12 ou 13, mais elle est en tout cas voisine des six bagatelles connues, et de toute la production aphoristique de cette période. Son style est parfaitement cohérent avec les six "officielles", l'ajout de la voix (une Marie-Nicole Lemieux qu'on aurait pu espérer plus incarnée, mais ce n'est pas bien grave) évoquant le second quatuor de Schoenberg tout juste antérieur. A ce titre, il est un peu dommage que les Diotima aient renoncé à leur idée de départ, qui était apparemment de jouer précisément l'opus 9 puis la bagatelle avec contralto en postulude - ne serait-ce que pour donner le temps au public de changer de climat, et de faire cette découverte dans les meilleures conditions, cela aurait été préférable. Qu'importe, c'était de toute façon une fort belle initiative que de donner à entendre ce Schmerz immer Blick nach Oben - épitaphe de Webern à la mort de sa mère : peut-être pourrait-on appeler l'œuvre ainsi.

    Certains auront pu être sceptique devant la roborative seconde partie constituée du second quatuor de Zemlinsky, considérant qu'après deux créations et un chef d'œuvre tel que la Suite Lyrique, un second choix dans le même style ferait retomber la tension. Sacrée erreur, car cette partie - à nouveau emmenée par Zhao - fut absolument magnifique, et pour le coup ne me semble appeler à peu près aucune réserve "quatuoristique". Le quatuor en mineur de Zemlinsky se rapproche du reste moins du lyrisme aérien de Berg que de l'esthétique du jeune Schoenberg, notamment en ce qu'elle fait partie de ces quelques pages constituant les prolongements les plus réussis et évidents de Brahms, sans renoncer à explorer les limites expressives du cadre tonale - à l'image du tout jeune... Webern. Dans cet expressionnisme de première manière, où les thèmes semblent être pour la plupart écrits pour pouvoir être pressés, torturés jusqu'à l'épuisement sur des dizaines de mesures, les Diotima sont très à leur aise, jouant brillamment de leurs qualités de plénitude toujours lisible. Il vaut mieux, car le contrepoint est souvent serré au maximum ici, et il vaut mieux aussi ne pas passer à côté de la caractérisation des thèmes - c'est un euphémisme de dire qu'ils sont nombreux, ce qui ne les empêche pas d'être fréquemment superbe, comme celui du premier épisode en majeur ci-illustré, ou l'un de ceux de l'adagio (ci-dessous) joué avec une poignante autorité à chacune de leurs occurrences respectives.
    Zemlinsky joue ici avec bonheur de la forme intégrée en un mouvement pour lancer de fausses pistes parfois franchement géniales - le faux scherzo débouchant avec son trio sur un magnifique "vrai" adagio, dont le climax est passablement bouleversant - autant de choses auxquelles les Diotima rendent pleinement justice par leur engagement physique maximal. Celui-ci convainc tout autant dans les grands développements de part et d'autre de cette section, en particulier dans les sauvages unissons des deux sections Wild puis Wild un Verhetz, qui portaient bien leur indication. Le violoncelle a dans bien des développements un rôle capital de nature métronomique (le motif pointé obsessionnel) dont Pierre Morlet s'acquitte parfaitement avec un grand sens de la caractérisation rythmique - tout juste aurait-on pu désirer pour cela une sonorité moins ronde et plus émaciée. Réserve encore une fois mineure face à l'accomplissement qu'est la défense, avec tant de conviction, d'une oeuvre encore bien trop peu jouée, peut-être en raison non seulement de sa difficulté, mais de la quasi nécessité d'en faire le point culminant d'un programme dès lors forcément exigeant pour l'auditoire. C'est un peu, hélas, comme le merveilleux premier quatuor d'Hindemith, l'autre "quatrième quatuor" de Brahms, sans doute encore moins pratiqué... Heureusement, nous étions aux Bouffes du Nord, et je suis de plus en plus convaincu que le meilleur public de Paris, c'est là qu'il se trouve, encore bien plus qu'au Louvre. Deux ou trois toux durant toute la première partie, et à moins que je n'ai été trop absorbé par Zemlinsky, aucune pour la seconde, je crois bien. Cela vaut qu'on le remarque, car c'est encore dix fois plus rare qu'un grand concert. Au fond, c'est la justification pour qu'on y paie sa place deux fois plus cher que dans les salles du 8e arrondissement...
Théo Bélaud
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