Attendre, si on nous en laisse le temps (étude de marché pour les déplacements, les sonorités opposées, etc)

V / ∏

- Paris, Salle Pleyel, le 14 décembre 2010

- Rachmaninov, Variations sur un thème de Corelli, op. 42 - Schubert, Sonate n°19 en ut mineur, D.958 - Scriabin, Prélude en si majeur op. 11/11 ; Prélude en si mineur, op. 13/6 ; Prélude n°12 en sol dièse mineur, op. 11/12 ; Etude en sol dièse mineur, Op.8/9 ; Poème en fa dièse majeur, op. 32/1 -  Moussorgsky, Une Nuit sur le Mont Chauve - Mendelssohn arr. Rachmaninov,  Le Songe d'une Nuit d'Eté, Scherzo -  Saint-Saëns, Danse Macabre, op. 40

- Yuja Wang, piano


   Petit rappel micro-historique. En juin 2008, Murray Perahia, souffrant, annule à la dernière heure son récital Piano**** au Châtelet. Yuja Wang, 21 ans alors, le remplace au pied levé, dans un programme sans aucun rapport avec l'attendu (Ligeti, Liszt, Scriabin, Bartok, Ravel, dans cet ordre) : un récital qui avait bien démarré avant de sombrer, à partir de la 2e de Scriabin, dans un non-sens assez typique, vacuité d'abord, peu à peu vulgarité ensuite, couronnée comme il se doit par une splendide marche turque volodosisée, tellement chinoise. La messe était dite pour moi : poubelle. Le terme vous choque ? Pourtant, je suis sûr que c'est celui qu'emploient les puissants esprits dirigeants d'Universal, Sony et Cie pour parler de leurs instruments de conquête des marchés asiatiques : on les use, et soit on les jette en espérant que le gouvernement chinois instaure une prime à la casse, soit on les revend à un collègue qui a de bons plans de recustomisation (c'est exactement ce qui a été fait avec les deux premières calamités du hit-parade, Lang Li et Yundi Lang). Le choix semblant se présenter, en moyenne, au bout de six à huit ans, le temps que les annonceurs se lassent, ou que le public soit supposé réclamer autre chose (plus vite, plus fort, plus pseudo-raffiné, plus sexy, enfin plus quelque chose). (Brand) new is beautiful. De surcroît, quand on a su que Yundi était transféré de DG à Emi, il était légitime d'en conclure que la marque jaune préférait ne garder que Yuja, parce que justement, elle est plus sexy, elle joue plus vite, plus longtemps, des choses plus difficiles, avec moins de fausses notes et plus de style (notez que tout cela n'était pas très difficile à trouver, et que d'ailleurs cela aurait pu se dégotter chez n'importe quel jeune diplômé d'un conservatoire de second rang d'Ouzbékistan ou de Serbie, mais que cela aurait été commercialement nettement moins... sexy). 
    Mais c'est là qu'une dissymétrie me parait surgir. Maintenant que Lang Lang est parti à son tour (chez Sony, accessoirement en troquant le Musikverein pour la Playstation), YW devrait être L'Artiste virtuose Doïtche Grammophon (Grimaud occupant le créneau occidental mode "sensible et littéraire", Ott le créneau d'jeuns ethno-mixte branché, Pollini le créneau mondial conservateur upper-class et Aimard le créneau intello-prise-de-tête).  Je ne mets pas Blechacz, vu qu'un nouveau cirque Chopin vient de pondre son œuf, et qu'il est occidental comme le précédant (et plus sexy, one more time, yes), il va bien falloir qu'il laisse sa place d'ici un an ou deux. Quel monde cruel. Et pourtant, tout ceci étant dit, il y a un problème Yuja Wang. Il est simple comme bonjour : depuis juin 2008, la jauge des récitals parisiens de YW  (c'était son troisième Pleyel l'autre jour) ne cesse de baisser, en tout cas il me semble. Cela fait en tout cas deux fois que le second balcon est fermé et que l'adorable personnel de Pleyel se donne un mal de chien pour offrir les meilleures places à tout le monde, histoire de remplir au moins les premiers rangs. Et cela pourrait durer, car depuis cinquante ans les mélomanes parisiens savent que quand André Furno a décidé de soutenir un pianiste, c'est généralement pour la vie, ce qui est tout à son honneur d'ailleurs, quoi que l'on pense de ses divers choix. Mais que le virtuose romantique officiel du plus prestigieux label du monde ne puisse remplir à moitié une des quatre ou cinq salles majeures du vieux-continent pose question, surtout après que le cirque de Yundi ait fait salle comble et quasi standing ovation.

    Pose question et problème : car s'il y a un bien un pianiste asiatique dont l'évolution semble suivre une route plus intéressante que les autres, c'est Yuja Wang. Depuis le passablement trivial récital du Châtelet, je l'ai entendue montrer des choses bien plus suggestives d'un piano possible, en particulier lors de ses débuts à La Roque en 2009. Pour son précédent récital parisien, elle avait partiellement confirmé la bonne tenue de ses Scarlatti, et proposé une 6e de Prokofiev un peu linéaire mais loin du vide discursif, par exemple, de sa 2e de Scriabin. Ses Etudes Symphoniques, parcellaires, timides et maigrelettes m'avaient en revanche déçu, y compris voire surtout en terme de pure virtuosité. Ceci étant, ces prestations-là avaient au-delà de l'inégalité des réalisations montré un rapport au piano assez original : si ce jeu reste foncièrement digital, il y a quelque chose dans la morphologie de YW qui lui évite naturellement la surarticulation, et plus généralement l'immunise assez contre la dureté. Son imaginaire sonore reste assez fruste cependant, mais je ne l'ai plus entendu après 2008 brutaliser quelque partition que ce soit par les prosaïsmes courants de ses compatriotes. Plus intéressant encore, elle a développé une relation cursive aux œuvres qui la distingue très sensiblement, non seulement des pianistes chinois mais de la majorité des jeunes loups du clavier virtuose en général : elle ne s'attache pas ou plus à tenter d'exhiber une structure tenant lieu de compréhension formelle - signe extérieur rarement trompeur d'une absence de vision. Bien plutôt tente-t-elle, d'une façon encore trop univoque, soit, de laisser s'épanouir le mouvement harmonique naturel des partitions qu'elle présente, en quête d'un idéal qu'une oreille optimiste pourrait assimiler à Berezovsky. Au-delà des réserves, évidentes, que l'on peut exprimer sur le défaut d'une technique organique, plus naturellement symphonique, une question centrale pour appréhender sa marge de progression est la qualité de son oreille - bien plus que sa "maturité", qui sans nul doute a déjà largement progressé. Le problème est qu'il va falloir quelques années pour se faire une idée claire de sa capacité à développer ses qualités d'écoute, et qu'il est loin d'être évident que ce temps lui soit donné...

    Pour ce cru 2010, son étrange programme n'était certes pas de nature à exhiber de nouveaux progrès, surtout compte-tenu de l'improbabilité de sa première partie très, trop.... soviétique. Rachmaninov ? Il vaut mieux oublier pour l'instant, ses Corelli confirmant pour la n-ième fois le caractère systématique de l'inaccessibilité actuelle de Rachmaninov aux non-russes. Il y a peu à en dire, au plan de l'interprétation, voire rien du tout : c'est joli, gentillet, inoffensif, ce qui est déjà mieux que vulgaire, certes. Malheureusement, cela s'applique assez à sa 958 aussi. L'exposé manque de stabilité et d'appuis, le souci de ne pas sur-accentuer mettant excessivement en danger la clarté de battue. Certes, les gammes sont assez pures et l'harmonie lisible, mais la densité manque, la longueur de notes faisant défaut sur le thème majeur. La redoutable transition vers la réexposition manque clairement de ligne directrice. Seule la coda attire l'oreille par sa facilité d'articulation assez séduisante. Les mouvements centraux, heureusement, seront plus convaincants. On n'y approchera jamais de l'immensité qui y est possible, mais ici Yuja montre sa face la plus prometteuse, celle d'une conduite a-volontariste quasi-passive, fluidifiée au maximum et suffisamment pourvue en richesse harmonique - même si, là encore, un verrou dans l'imagination de l'oreille ne veut pas sauter. Le finale, sans surprise, sera en revanche parfaitement dénué d'intérêt : trop rapide, à la fois trop articulé (manque de tension mélodique sur le thème principal) et manquant de rebond (absence de caractérisation des épisodes secondaires). On devine, et peut avoir de la sympathie pour ce que recherche YW en proposant cette première partie à hauts risques, mais il est clair que la majorité du public ne peut manifester le plus petit début d'enthousiasme pour cela : un Rachmaninov aussi peu démonstratif et ne compensant sa sobriété par aucune poésie transcendante, un Schubert dramatique jamais batailleur et pas assez crédible pour les clichés de la poésie poétique à la française... zéro chance de succès, et aucun succès, donc.
    La seconde partie sera à la fois un peu meilleure, légèrement plus couronnée de bravos, mais pas forcément plus instructive. Le pot-pourri scriabinien n'a rien d'enthousiasmant, sinon qu'il est beaucoup plus écoutable que ne l'était la Sonate-fantaisie il y a trois ans. Du moins les préludes, allégés et élégants quoique manquant tous de la même chose : une logique de gestion de la tension, une progressivité. L'étude d'octaves est en revanche assez décevante, au strict plan de domination technique, tout comme le sera la Nuit sur le Mont Chauve - mais je me répète, je préfère qu'on s'obstine à nous offrir cette relative fadeur pianistiquement imparfaite que des show-men tapageurs qui finissent en jouant Seunflaweur. Quant au fameux poème en fa dièse majeur,  il n'évite pas un léger excès de saccharose - et bon sang, ce n'est pas parce qu'Horowitz le faisait qu'il faut toujours que tout le monde se dispense de jouer les deux poèmes de l'opus 32. En revanche, le Mendelssohn/Rachmaninov est de belle facture, claire et sobre, bien peu audacieux mais très sain. Idem pour la Danse Macabre.Particulièrement dans cette dernière, YW montre son habileté à exhiber un discours d'une nature assez spécial, par la minimisation des effets et des points d'appuis, mais en suggérant que son oreille est bel et bien capable d'emmener son piano, à l'avenir, plus haut que maintenant dans les partitions de grande ampleur.

    La série de bis reste strictement conscrite à l'exercice transcripteur, avec des bonheurs divers : Horowitz-tribute encore avec les Etincelles de Moszkowski (pas mal du tout, car c'est bien une étude de doigts "à l'ancienne", pour le digitalisme non trivial), une Marguerite aussi peu à l'aise à son rouet que l'an passé et un Glück/Sgambati dénué de sentimentalisme, bien équilibré mais manquant cruellement de tension - pour le coup, j'ai préféré le même par... Grimaud le mois dernier. Comment, les managers de DG n'organisent pas les bis en fonction des segments du marché ? Quel manque d'organisation. Plus sérieusement, amis parisiens, ce serait gentil de venir écouter Yuja de temps en temps : histoire que quand un chinois montre quelques promesses différentes des autres on ne le snobe pas. La preuve qu'elle vaut mieux que les autres, c'est que le public de Yundi ne se déplace pas pour elle.
Théo Bélaud
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