Le théâtre et le verre à moitié pleins, à moitié vides

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- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 18 décembre 2010

- Chostakovitch, Symphonie n°9 en mi bémol majeur, op. 70 - Mahler, Symphonie n°4 en sol majeur

- Miah Persson, soprano
- Sinfonieorchester des Bayerischer Rundfunk
- Mariss Jansons, direction 

    Evidemment, en proportion de l'ordinaire, ce concert était excellent. Ne serait-ce que parce qu'excellence veut vraiment dire quelque chose, s'agissant de la qualité orchestrale pure, quand on parle du Symphonique de la Radio Bavaroise. Pour moi, il s'agit d'une des cinq plus belles phalanges de la planète, ni plus ni moins. Pas davantage, car une fois cela discriminé, il n'y a pas de hiérarchie évidente, et que cela dépend du chef, du répertoire, de l'état de forme. Mais cela veut dire une chose, notamment : que cet orchestre n'a strictement aucun point faible, ni dans ses pupitres, ni dans la polyvalence, ni dans la réserve de puissance (exceptionnelle, garantissant une décontraction permanente), ni dans la discipline, ni dans la réactivité. Quant à Mariss Jansons, qui cumule toujours cette direction avec celle du Concertgebouw, on ne le présente plus, y compris aux discophiles qui n'ont pu que thésauriser ses essentiels cycles Rachmaninov et Chostakovitch, notamment.
    On s'explique assez mal, alors, le remplissage très limité du TCE pour ce dernier concert symphonique de l'année, un samedi soir qui plus est, et alors les événements attendus de la charnière novembre-décembre avaient pleinement tenus leurs rang en matière de jauge - soirées sold out pour les quatre concerts de Vienne, pour les récitals de Grimaud et Sokolov. Soit, il neigeait beaucoup. D'accord, il y a eu des départs en vacances. Mais tout de même, un second balcon à moitié vide pour Jansons/BRSO, je n'avais jamais vu cela, y compris en l'absence de soliste (comme pour le somptueux Mozart-Bruckner de 2008). Bien sûr, c'est en moyenne un remplissage très correct : pour des invités de cette importance, c'est très faible. Qu'importe, au moins était-ce une soirée où j'ai pu alterner mes places favorites (3/4 du premier balcon pour Chostakovitch, dernier rang de l'orchestre pour Mahler).

    La 9e de Chostakovitch est une sorte de petit concerto pour orchestre burlesque, et c'est une dimension qui convient bien, me semble-t-il, aux meilleurs orchestres occidentaux, qui peuvent y compenser un excès de rondeur par leur virtuosité pure. De ce point de vue, il est clair que la Radio Bavaroise est un instrument de choix pour y livrer un grand moment de pur plaisir un peu superficiel - mais pas grand monde, à commencer par Chostakovitch, n'a jamais voulu voir dans cette 9e une partition excessivement sérieuse. Du reste, la force du Chostakovitch de Jansons repose largement sur le fait d'avoir posé les standards d'une synthèse des plus grands cycles soviétiques (Kondrashin, Barshai) et du modèle "civilisé" occidental (Haitink). On en a ici une démonstration absolument parfaite, dans toutes les acceptions de "démonstration". Effectivement, un pur concerto pour orchestre, éblouissant de maîtrise individuelle et collective, et mené de main de maître - il faut dire, sans avoir à produire beaucoup d'efforts - par Jansons. Le premier mouvement séduit surtout par la formidable cohésion d'attaque et d'intonation des cordes, et l'impression, systématique à tous les concerts parisiens de ce couple d'élite, qu'une énorme marge d'énergie rythmique et de puissance est toujours à disposition. La petite harmonie, comme d'habitude, se couvre de gloire dans le moderato (assez lent, trop peut-être). Dans la dernière section, la finesse des cordes et le mordoré irrésistible des cors (les plus beaux du monde, avec Prague et Amsterdam ? ) font merveille.
    Le presto n'appelle aucun commentaire nuançant ce qui est la pure perfection de réalisation : c'est intense, millimétré et d'une fabuleuse facilité. Jansons aurait très bien pu faire comme pour la coda de la 5e de Tchaikovsky l'an passé : lancer la machine et arrêter de diriger. Puis vient le temps de la démonstration soliste de la soirée, avec un prodigieux basson solo pour le largo (introduit par des trombones certes excessivement beaux et ronds...). Le brillantissime concerto est achevé avec une classe instrumentale insolente, mais pas seulement : la tension y est réelle, grâce à la formidable sensation de vision rythmique à long terme que procure l'orchestre, qui crée là une perception jouisseuse, purement cumulative de la musique. Le bonheur est jusque là parfait et à hauteur de l'attente.

    S'il y a bien une chose que je ne voyais pas venir, et que d'ailleurs personne n'a dû voir venir dans cette saison symphonique, c'est le fait que la 4e de Mahler de Gergiev serait plus enthousiasmante que celle de Jansons ! C'est pourtant à mon sens assez peu contestable, et ce en dépit de l'évidente différence de classe entre le Mariinsky et la Radio Bavaroise. Car c'est dans ce Mahler que l'exceptionnelle mécanique munichoise a semblé par instants, et parfois par longues places, tourner un peu à vide, ce qu'on ne pouvait que difficilement soupçonner avec une baguette d'ordinaire si puissamment architecte. Des défauts de continuité dans Mahler, avec un orchestre resplendissant ? Spontanément, on en conclue à la mise en cause du chef, et il est en effet difficile d'avancer autre chose... sinon, peut-être une tendance un peu trop marquée de la part de l'orchestre (les violons) à s'enivrer de sa propre facilité, notamment dynamique, créant parfois une dialectique un peu binaire (non pas "vite et fort/lent et piano", mais "impérieux et opulent/subtil et raffiné"). On peut être gré à Jansons de proposer au moins une esthétique assumé voire radical, mélange d'extrême rondeur et de quelque chose d'un peu plus viril que d'ordinaire dans la 4e : la perspective sonore radicalement inverse à celle offerte par Gergiev, en somme. Le problème est que cela ne se fait pas sans schématisme, et surtout sans manque de naturel : surprenante contradiction entre la facilité, la décontraction d'exécution d'une part, et le caractère un peu épisodique et haché du premier mouvement. Le genre de transition "sans transition" illustrée ci-dessus est représentative de ce qui a paru manqué ici : une gestion intégrée des éléments thématiques, et c'est bien la première fois que j'entends Jansons montrer cette insuffisance. Pourtant, à l'exemple de tous les pupitres, les altos sont magnifiques, la lisibilité harmonique d'ensemble admirable. Dans tout le mouvement les traits solos sont la perfection incarnée (mon dieu quel cor !). La progression vers le climax, de 15 à 16, est d'une force étourdissante, mais, fait rarissime avec ces cordes, quelque chose semble forcé dans les attaques, la virulence semble excessive, les soufflets artificiels (ci-dessous). En somme, en dépit de la folle classe sonore, il manque une élégance et une immédiateté de ton.
    Le scherzo, davantage concerto pour orchestre, fonctionnera mieux, et même très bien. Le konzertmeister se et nous régale, ce qui était bienvenu, les deux dernières importantes 4e (Boulez et Gergiev) données à Paris ayant à chaque fois un peu failli en la matière. Problème, je ne saurais dire s'il s'agissait de Szuic ou Barachovsky : en tout cas, il était fort gratifiant de retrouver là un violon du niveau de celui de Raphaël Christ (avec Abbado), surtout dialoguant avec un tel cor solo. La conduite est du reste moins problématique ici, quoiqu'encore un soupçon trop empesé et à l'écoute de son propre luxe. Le Ruhevoll, comme celui de Gergiev, déçoit assez, toute chose étant relative, je le rappelle, après les sommets entendus ces dernières saisons. Mais je commence à me demander combien de temps, dans ces conditions, il faudra pour être à nouveau pris à la gorge par l'émotion dans ce mouvement... surtout si les plus crédibles des candidats passent à côté de l'occasion. S'il n'y a pas de problème majeur de continuité ici, tout semble un peu trop beau et inoffensif, classieux, souple, mais sans qu'une petite voix déchirante ne parle par derrière comme avec Boulez. Et la vie céleste de Miah Persson sonne comme une petite déception, cinq jours après celle, surprise très divine, de Kalagina. On ne retrouve pas tout à fait l'élégance aérienne, presque immatérielle à défaut d'être enfantine, de la voix de la 4e d'Ivan Fischer. Au contraire, le timbre est extrêmement dense voire opulent, et, si le maniérisme est loin d'être aussi poussé, on croit parfois entendre la voix de Fleming. A tout le moins, une pure voix straussienne, bien peu à son affaire ici.

    Un relatif passage à vide, donc, d'autant plus frustrant que j'étais resté sur une très bonne impression malherienne avec Jansons et le BRSO (la Titan de février 2008), et peut-être imputable à la petite santé du chef, qui ne donnait là que son second concert, le premier en tournée, après un bon mois de repos forcé. On l'attend en pleine forme l'an prochain, et priez avec moi pour qu'il nous redonne, enfin, un Rachmaninov ou un Sibelius.
Théo Bélaud
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