La carpe et le lapin (II, idylle)

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- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 15 janvier 2010

- Brahms, Concerto pour piano n°2 en si bémol majeur, op. 83 - Symphonie n°4 en mi mineur, op.98

- Nelson Freire, piano
- Orchestre Philharmonique de Saint Petersbourg
- Yuri Temirkanov, direction

    C'est ce l'on appelle un renversement de perspectives, ou presque. De perspectives plus que de schéma, car si la symphonie a été un peu moins convaincante que la veille, les causes et les effets se sont révélés très différents de ceux observés lors du premier des deux concerts. Ce mini-cycle Brahms aura donc été particulièrement imprévisible. Ceux qui, après le calamiteux concerto de Schumann de départ, ont décidé de partir à l'entracte et de ne plus revenir se sont doublement trompés : ils ont raté une 2e Symphonie assez splendide malgré son univocité, et un 2e Concerto presque magnifique le lendemain. Ceux qui (comme moi, en schématisant un peu) sont restés sur le constat d'une entente et surtout d'une émulation totalement improbable entre Freire et les Petersbourgeois, et ne pariaient que sur la 4e Symphonie en ont aussi été pour leur frais ! - mais au moins, en écoutant intégralement les deux concerts, pouvait-on rentrer dans ses comptes. Du moins, en acceptant quelques concessions à la gourmandises : Temirkanov et Petersbourg ne seront sans doute jamais tout à fait aussi grands dans le répertoire germanique qu'ils ne le sont dans leurs jardins nationaux, ou même que ne l'était Mravinsky avec le même orchestre. S'agissant de cette dernière comparaison, elle s'avère même relativement cruelle dans la 4e - commençons donc par là.
    La problématique est tout à fait la même que dans la 2e : l'absence de subtilité dynamique (du moins, de dynamiques basses) et l'unicité de couleur et de climat sont les contreparties un peu exagérées de la totale non-complaisance. Totale ? Justement, cela se discute cette fois davantage. Comme dans toute interprétation, le volontarisme anti-complaisant se transforme vite en complaisance quand il est trop voyant. De ce point de vue, un certain nombre d'éléments de cette 4e outrepassent la limite d'exhibition des coutures. Principalement à l'entame des mouvements extrêmes, et tout particulièrement à l'énoncé (enfin, les seize premières mesures) de la passacaille, intégralement joué fortissimo et affirmant non sans lourdeur que l'on n'était vraiment pas là pour rigoler. Autant cette affirmation, aussi péremptoire que possible, donnait au discours un relief d'une grande beauté à presque toute la 2e Symphonie, autant frise-t-on ici le superfétatoire. Ne serait-ce que parce que dans le premier cas les idiomes quotidiens d'écoute étaient altérés, bousculés, et que dans le second ils apparaissaient plutôt surlignés au marqueur.
    Si dans la 2e la tension orchestrale se répartissait de façon assez homogène (naufrage des cors mis à part), cette fois les polarisations sont beaucoup plus marquées : le quintette, rutilant, grondant, vrombissant d'un bout à l'autre, et les timbales lourdes (grosses têtes, gros feutre) et brutales dominent généralement une scène sonore volontiers étouffante, d'autant que Temirkanov, comme Jurowski quatre jours plus tôt, enferme tout l'orchestre dans ce cube décidément très problématique du TCE. C'était moins gênant au premier concert, lors duquel l'orchestre paraissait presque aussi homogène que l'année précédente, quand il était réparti normalement sur toute la profondeur de la scène. Mais ici, l'impression d'une noirceur velléitaire s'en trouve considérablement renforcée, et la dimension diachronique de la tension discursive un peu amoindrie. 
    Restent une conduite et une tenue de la tension généralement excellentes, mis à part pour les premières pages de la symphonies durant lesquelles l'absolue discipline rythmique tarde un peu à s'enclencher (première descente brisée des premiers violons surprenante d'approximation collective). Le troisième mouvement est en revanche d'un rare niveau de virtuosité collective, quoique ne jouant nullement la course au mur du son (des six minutes) : Honeck et le Philhar avaient déjà montré des subtilités étonnantes dans cette page souvent plombée par bien des conventions, et ces mêmes finesses sont ici présentes (continuité, unité et évidence d'intonation du second thème, entre autres) avec une puissance d'articulation et une vie contrapuntique incomparables : cette réapparition presque jamais audible du thème principal aux altos et violoncelles, m. 113-116 !).  Et il y a bien sûr toujours ces clarinettes extraordinaires, qui vous transpercent de part en part et vous laissent en miettes dès le premier crescendo de l'andante ; ces flûtes au vibrato certes contestable mais pour moi irrésistibles - même si elle les sont plus universellement dans Rimsky et Stravinsky ; et... ces cors définitivement perdus pour la cause brahmsienne cette année. Moins de pains que la veille, mais plus de consternation encore peut-être, devant cette incapacité presque suspecte à élever le ton, au-delà de l'absence d'homogénéité et de justesse : leur part de l'exposé de l'andante relevait du gag, c'est le mot quand on se rappelle ne serait-ce que de leur sensationnelle prestation dans... Le Sacre.
 

     Comment les protagonistes de ces soirées ont-ils trouvé un terrain d'entente pour ainsi réussir la grande symphonie avec piano obligé qu'est le 2e Concerto, au vu du naufrage schumannien, je me le demande bien. L'important, c'est qu'ils y sont arrivés, en donnant presque le meilleur de leurs possibilités respectives, et en ne renonçant en rien à leurs traits de personnalité caractéristiques. Le "presque" ne s'applique pas vraiment à Nelson Freire : en tout cas, c'est d'assez loin le meilleur Freire que j'ai entendu en concerto : loin devant l'autre concerto de Brahms donné il y a quatre ans avec Chailly , et un cran au-dessus d'un Empereur avec Masur superbe à l'exclusion du rondo (également au TCE dans les deux cas, il y a trois et deux ans). D'abord, le piano du Brésilien, méconnaissable la veille, retrouve sa splendeur ici. Splendeur toujours univoque et un peu trop obsédée par la rondeur, mais dans cette œuvre terrifiante on est déjà bien content d'entendre du piano qui demeure digne d'un bout à l'autre. Il y a ensuite une tension de conduite assez inhabituelle chez lui, peut-être parce que ce concerto, avec ses ruptures gestuelles incessantes, ses déplacements épuisants, son exigence de force rythmique de tous les instants, le force quelque peu à jouer contre-nature : et j'ai ici envie de dire que cela ne peut pas lui faire de mal, tant le Freire ordinaire, admirablement a-volontariste mais offrant si peu d'enjeux à ressentir, m'évoque trop une sorte de Kempff post-romantique, poético-poétique. 
    Mais ce soir, ce qu'il montre évoque beaucoup plus le Brahms  le plus récent de Pollini : guère plus de velléités expressives, mais la présence presque constante d'une caractérisation juste et minimale du matériau, jamais déconnectée de l'effort consacré à jouer du mieux possible du piano. Et globalement, il en joue bien, là où l'on pouvait le moins s'y attendre. Son premier mouvement est particulièrement étonnant, voire impressionnant dans certains des développements les plus ardus, exigeant autant de force que de rebond (m. 158-173, 316-331 par exemple) ; ses doubles gammes savonnent un peu, mais moins que d'habitude, et moins que tous ceux que j'ai entendus jouer ce concerto en concert (dont Angelich et Ax). Sa main gauche est particulièrement en verve et, comme par conséquence, précise, donnant à entendre des instants d'authentique poésie (pas po-poétique du tout), comme ces descentes spicatto sous les trémolos dans les énoncés du thème de l'allegretto (superbe allegretto de bout en bout, du reste, pris au bon tempo, très bien caractérisé, sans trop en faire, au cordes). 
    Les cors, du moins le solo, auront eu l'excellent goût de ne pas gâcher la fête, et globalement Temirkanov maintient ses troupes à un niveau sans commune mesure avec la Berezina schumanienne. Ce n'est peut-être pas du grand Petersbourg, mais c'est déjà bien assez pour entendre une symphonie avec piano, du moins dans les mouvements extrêmes. Dans l'andante, on sait à coup sûr que ces cordes sont capables de tenir les longues valeurs dans un pianissimo plus intense (passage à l'adagio), mais passons ; ce n'est pas mon genre de m'en formaliser, mais j'aurais aussi apprécié un violoncelle solo un peu plus sobre - je garde dans l'oreille deux ans après celui, exemplaire, de Kristina Blaumane, la Principal du LPO - d'autant que celui-ci avait été superbement mis sur orbite par Freire. Le développement central, en revanche, parvient à être tout à fait poignant, les partenaires respirant ici idéalement ensemble. L'allegro appassionato, sérieux, bien en place, n'est pas non plus tout à fait conforme à ce que l'on pouvait attendre d'un orchestre aussi puissant, et en particulier de tels bois, et Freire reste ici un peu trop limité pour donner de vrais frissons au début, et son accelerando final manque de ligne directrice et d'autorité : mais même là, il parvient à offrir quelques instants de presque grâce (m. 215-255 : doubles octaves mystérieux à souhait après le fugato, et le bref intermède majeur ensuite, avec là aussi une magnifique main gauche). Pas tout à fait grand, loin d'être parfait, mais tout de même, rien que pour les mouvements extrêmes, une très belle surprise.

    Un rapide point art of the encore (de Volodos à Lugansky en passant par Freire/Temirkanov, il y a beaucoup de demande ces derniers temps, allez savoir pourquoi) : vendredi, un opus 118/2 fort inoffensif après le concerto, puis un Salut d'Amour petersbourgeois moins convaincant que l'an dernier. Samedi, un opus 117/2 pas tout à fait sur la lancée du concerto, mais néanmoins plus convaincant et tenu que la veille ; et enfin un Nimrod... à pleurer, comme l'an passé ! Le micro-cycle Elgar rituel de Temirkanov a lui aussi tenu ses promesses à moitié.
Théo Bélaud
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