La fête de la zizik selon Masur et Järvi - Transferts culturels ?

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Concert de P. Boulez et l'OP, le 2 décembre 2008
- Paris, Pyramide du Louvre, le mardi 21 juin 2011
- Schumann, Konzertstück pour quatre cors en fa majeur, op. 86 ; Symphonie n°3 en mi bémol majeur, op. 97
- Benoit de Barsony, André Cazalet, Bertrand Schirrer, Jean-Michel Vinit, cors
- Orchestre de Paris
- Paavo Järvi, direction

- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le jeudi 23 juin 2011
- Prokofiev, Symphonie n°1 enmajeur, op. 25 ; Concerto pour piano n°1 enbémol majeur, op. 10 - Moussorgsky orch. Gorchakov,  Les Tableaux d'une Exposition
- Denis Matsuev, piano
- Orchestre National de France
- Kurt Masur, direction

(Où, s'agissant donc de la fête de la musique, on évitera de trop de parler de musque, et où l'on parlera beaucoup de cul (abr.).)

Voilà deux concerts assez voire fort honorables, qui tous deux étaient pourtant venus sacrifier à l'effrayant rituel de la dé-fête officielle de la musique, sous l’œil malveillant de l'un de ces imbéciles consensus transidéologiques dont nos élites publiques et privées ont le secret - ce n'est pas qu'une métaphore : durant ce déjà traditionnel raout sous la Pyramide du Louvre, comme lors de son inauguration (certes hors fiesta de la zik) par le concert de Boulez de 2008, on a pu voir sa majesté D'jhaak' arpenter les coursives de la Pyramide poursuivi par tout ce que l'endroit et ses alentours peut compter de dignitaires ès cultureries qui, sans doute à raison comme l'ont reconnu Frédéric Mitterrand et à peu près tous ses prédécesseurs, le considèrent encore et toujours comme leur ministre de tutelle. A quand la fête de la musique dans le Louvre à Abu Dhabi, au fait ? Ah, mais non, là-bas il n'y a pas de peuple à enfumer, mais que des contrats fumeux quoique fumants : rentabilité politique nulle.
Tout ce cirque me fournit une transition fort malhabile mais assumée pour évoquer l'un des plus récents, mais non des moins marquants produits dérivés du concept contemporain de culture, qui, soutenu par le même type de consensus (je suis sûr que Rigail aurait un excellent calembour à proposer sur ce vocable) que la fête à mumu, fait florès dans tous les petits mondes cultureux et, surtout, académiques, ce qui est plus grave. Je veux parler des transferts culturels. J'en entendais parler distraitement ici et là en haussant les épaules, jusqu'à ce que je tombe par moi-même sur ceci. La culturerie est donc entrée (ce n'est pas si nouveau, soit), dans le saint des saints de la France savante, auréolée d'une légitimité scientifique expresse, dont le volontarisme thématisant n'est pas sans rappeler la naissance des sciences de l'éducation (mais avec un degré de perversité supérieur, dans la mesure où ce volontarisme opère de l'intérieur même des disciplines traditionnelles). Science de la culture, science du métissage, science de l'échange, science de l'appropriation de l’œuvre d'art, science de la réception et de la valorisation, tout cela, tous ces cardinaux de la pensée post-moderne regroupés en une seule et même aberration académique. Quel rapport avec ces concerts ? Celui avec la fête de la musique, arc de triomphe du métissage culturel où tout se vaut surtout quand les sons se mélangent aux adjacences des rues, est parfaitement évident. Mais cela va plus loin, et si ce quasi 14 juillet bis qu'est le 21 juin urbain doit servir à quelque chose, autant que ce soit à en interroger les arrière-fonds idéologiques là où ils se manifestent à visage découvert.

J'estime ne pas avoir besoin de rentrer ici dans le détail de ce qui concerne la musique et la musicographie dans ce qui ne se veut qu'un simple appel à réfléchir culturerie transférophile. Le mondialisme stylistique de la création musicale dite post-sérielle, les coups de boutoir contre les écoles instrumentales nationales, la perte d'identité des nations musicales face au déferlement internationalisé des musiques dites populaires (dont le corrélat est la disparition des idiomes folkloriques), et naturellement le nihilisme quant aux valeurs dans l'interprétation (qui est aussi nihilisme à l'égard de l’œuvre, que tant d'universitaires ont déjà déclaré morte) et l'historicisme forcené auquel est réduite l'appréhension des œuvres singulières - de façon plus générale, la dés-abstraction dans l'art en général et dans la musique en particulier, tant dans sa pratique que dans sa critique - : voilà tout ce que l'idéologie des transferts culturels vient ou viendra cautionner de l'aura de la légitimité académique, jusque dans son coeur traditionnel, les études franco-allemandes philosophico-littéraires à la rue d'Ulm. 
Pour le détail du texte mis en lien, texte que j'ai pris la peine de lire attentivement au moins trois fois, je laisse chacun apprécier son insondable vulgarité de tournure d'esprit et l'énormité de certaines de ses impostures - "Les histoires littéraires esthétiques ou philosophiques enfermées dans des espaces strictement nationaux sont devenues obsolètes et il convient de leur substituer des configurations plus complexes. On peut aborder cette question au niveau des œuvres mais aussi à celui des considérations esthétiques qui permettent de les comprendre et de les évaluer. L’esthétique n’est pas plus nationale que l’œuvre elle-même, mais cette assertion exige une patiente reconstruction de filiations transfrontalières souvent en opposition aux cadres intellectuels les plus établis." Naturellement, nous ignorions jusqu'à cette héroïque percée de l'esprit anti-dogmatique que les formes dansées italiennes, françaises et espagnoles avaient été intégrées dans l'œuvre instrumentale de Bach, que Kant avait lu Hume avant d'établir sa démarche critique, que le debussysme fut une réaction au wagnérisme musico-littéraire français analogue à la contrition carménienne de Nietzsche, que le Manfred anglais a pu se synthétiser avec le fatum orthodoxe russe, que l’œuvre du poète Saint-John Perse ou du dramaturge Claudel sont aussi celles des ambassadeurs, ou que le Darmstadt franco-germano-italien était une tentative de reconstruction d'un cosmopolitisme créateur après Auschwitz, et bien sûr que Liszt était un citoyen du monde et qu'il était même sans doute pour l'euro. Il paraît même que Voltaire avait tiré des enseignements politiques de ses voyages et que Dvorák avait mêlé folklores moraves et negro-spirituals, mais chut, ce sont encore des secrets que le monde n'est peut-être pas prêt à entendre. Bientôt nous sortirons de notre crasse ignorance nationaliste séculaire, et tant pis si la ficelle ressemble ici à un câble de chantier. Je ne serai pour ma part jamais aussi heureux que mon modeste parcours personnel m'ait amené à étudier entre autres l’œuvre théorique de Schoenberg, qui dans son domaine sinon en général suffit amplement à jeter une lumière dévastatarice sur ce genre de salmigondis pataphilosophiques vampirisants. Le transfert culturel est une invention dont l'objet en études musicales semble tout tracé : apporter les preuves académiques que l'avenir de la musique classique, c'est Lang Lang et Valentina Listisa. Je mets une pièce là-dessus aussi.

Que diraient ces petits Dracultura sur nos deux concerts - à part que dans le contexte festif du 21 juin ils permettaient de repenser la relation du public populaire à la musique clâssique à l'aune de son métissage spatio-temporel d'avec les styles pop-rock, rap, techno et ethnique-nique ? Facile. A ma gauche, un estonien, héritier d'un père ayant compté parmi les chefs officiels de l'URSS,  dirige un orchestre français dans la quintessence du romantisme allemand symphonique. A ma droite, un ex-baron de l'Allemagne de l'est fait jouer au National de France un programme en forme de quasi-carte postale de la Russie des livres d'images. Ah que ! ça transfère dur. On en tirerait facilement un article de format académique, voire un colloque. 
Mais c'est raté. Parce que Paavo Järvi a fait ses études dans les écoles américaines et a au fond mené toute sa carrière sous le signe du cosmopolitisme, chose tout à fait normale pour un artiste depuis fort longtemps, et nullement incompatible avec les systèmes de valeurs nationaux propres à tel ou tel répertoire. Quant aux orchestres français, il font comme tout le monde à peu près partout depuis plus d'un siècle : ils jouent de la musique allemande, et c'est normal - oh ! pardon, disons que c'est ainsi. Kurt Masur en sait long sur tout cela : né dans l'actuelle Pologne (en une partie de la Silésie qui était allemande en 1927), le grand Kappelmeister a, comme son illustre ainé Kurt Sanderling, parcouru l'ex-URSS et ses satellites pour défendre tant le répertoire traditionnel germanique que celui issu de la tradition russe. Quand après la chute du Mur il est arrivé à New York, puis à Paris, il a transféré quelque chose, certes : lui-même et son art, en dirigeant les mêmes œuvres, de la même manière, en imposant sa méthode et son style. Autrement dit, il a fait son métier, avec noblesse. Et savez-vous ce qui est remarquable dans tout cela : c'est qu'il s'agit des choses les plus banales du monde.
On connaît les profondes affinités de Paavo Järvi avec Beethoven, et qu'aucun des six concerts parisiens où on l'a vu diriger une œuvre symphonique de ce dernier n'a déçu. La situation est à peu près inverse, pour le moment, avec Brahms. Un petit mystère planait donc sur ce qu'il montrerait à l'échelon intermédiaire qu'est Schumann, et heureusement, il s'agissait plutôt de son meilleur visage. On passera sur le choix plus qu'étrange, pour ce concert de fête, du rébarbatif Konzertstück qui depuis des temps immémoriaux fait les joies potaches de tous les anti-schumanniens de l'univers, pour des raisons aisément compréhensibles par tous les schumanniens en-dehors d'une poignée de givrés. Chacun pouvait imaginer (et ne s'en privait d'ailleurs) ce que serait de surcroît la chose sous les pistons laborieux de l'OP. Cela n'a été ni meilleur ni pire, et sans doute moins pénible que bien des prestations symphoniques de ce pupitre, dans la mesure où on leur demande pour l'essentiel de jouer toujours fort, ce qui est exactement ce qu'ils font durant toute la saison. 
La bonne surprise concernant nos amis cornistes est qu'ils ont globalement eu le bon goût de ne pas saborder la belle Rhénane de Järvi, conduite à l'exemple de sa 4e de Beethoven de cette année : conduite donnant une impression de saine lisibilité à la forme, énergie sans perte de vision, force logique obtenue en quelque sorte tautologiquement - cela définit très bien Järvi par rapport à quantité d'autres excellents chefs : il semble que ce qui sonne logiquement avec lui y parvienne parce qu'il a indiqué que la logique du passage était telle, et que ce n'est pas plus compliqué. Naturellement, cela ne traine jamais, surtout pas dans le second mouvement, absolument pris tempo giusto et réjouissant rien qu'à cet égard, et l'ensemble s'impose avec nettement plus d'à-propos formel que la tentative très volontariste de Daniele Gatti avec le National en ouverture de saison. D'autant que Järvi, comme à sa meilleure habitude, parvient bien mieux à rendre claires les textures polyphoniques épaisses de Schumann ici, ce qui peut ressembler à un exploit sous la Pyramide - oui et non : il est aussi permis de penser à la lumière de la partition que les doublures doublant les doublures déjà doublées un peu partout, notamment dans le premier mouvement, donnent la possibilité que la plupart des lignes survivent à la déperdition totale de graves et médiums propre à l'endroit. C'est nettement plus gênant dans la fugue du Feierlich, certes, qui a sans doute paru plus belle le lendemain à Pleyel. Finale impeccable, claquant des talons, structurellement imparable. Dans des conditions normales d'écoute et un orchestre en mesure de s'écouter, on ne demande qu'à revoir Järvi dans la Rhénane, ou dans n'importe quel Schumann, qui lui va d'évidence très bien.

Un sacré transfert de cul., je l'ai sûrement déjà écrit quelque part, c'est l'orchestration des Tableaux par Ravel qui est infligée au moins une fois par semaine quelque part dans le monde, ce qui fait que le malheureux Moussorgsky, là où il est, n'a sûrement pas fini d'éponger une bouteille de vodka par jour, pour oublier. Masur n'a jamais été un musicien culturel et ne le sera jamais, et je soupçonne qu'il n'a jamais dirigé l'horreur ravélienne, mais toujours l'une des nombreuses alternatives que représente l'orchestration de Sergueï Gorchakov (un quasi exact contemporain de Chostakovitch). Celle-ci s'aventure encore excessivement au-delà du noir et blanc, abuse encore bien trop des effets faciles de percussions et de grosse artillerie cuivrée, mais au moins, de façon naturelle, ne transforme pas la partition originale si subtile et ambigüe en musique d'accompagnement pour film d'action américain. C'est trop, trop fort, trop lourd, mais au moins cela ressemble-t-il à de la musique russe - car aussi scandaleux que cela puisse paraître, la musique russe, comme la musique allemande, cela existe, et n'est pas transférable, même avec clause de rachat ou de dédommagement. 
Bydlo, ci-dessous dirigé par Masur avec le Gewandhaus en 1993, n'est pas la plus réussie des pièces orchestrées, mais au moins y en a-t-il des réussites, à commencer par les promenades, infiniment plus sobres que chez Ravel. La place du marché ou le ballet des poussins restent encore trop vainement colorés, mais écoutables. Seuls les trois derniers volets échouent à se prémunir de l'ivresse coupable de puissance (alors qu'il y a tellement plus de fragilité dans la partition de Mourssorgsky, jusque dans la Grande Porte de Kiev), même si on est ici davantage dans l'esthétique de la coda stalinienne alla Katchaturian que dans la pornographie méditerranéenne (j'avais dit que je parlerai de cul, c'est fait). Remarquez, je préfère les codas staliniennes. Il n'empêche, Radio-France a tenu à intituler le concert (car maintenant les concerts RF, comme les disques Universal, ont des titres, ça fait plus album, zik cool, métissée, transférée, en somme) Le Samovar d'argent, décrochant sans doute la noix d'honneur de la saison, in extremis. Dieu-Masur merci, la carte postale a globalement été escamotée, d'autant que le National s'est montré sous son jour le plus convaincant ici, tout sauf subtil mais au moins s'ébrouant avec une certaine conviction.
Ce concert était donné le soir de la défaite au Musée d'Orsay, et n'ayant pas eu le courage de me transférer d'une rive à l'autre (j'ai le droit d'écrire d'une rive à l'autre pour parler de la Seine, même si c'est un concept de transfert culturel métisse copyrighté par Radio-France, je m'en fiche), je m'y suis rendu pour sa version longue le surlendemain, gagnant au passage une honnête Symphonie Classique (honnête pour les violons du National qui même avec Nemtanu ne sont plus capables de jouer juste cette musique, il est vrai beaucoup plus difficile qu'elle n'en a l'air), et un fort bon concerto en bémol permettant de retrouver le meilleur, ou presque, Denis Matsuev, se rattrapant de son malheureux pensum de récital récent. J'ai un amour fou pour ce concerto, que sans doute moins de cinq pianistes dans le monde (des russes non transférés) sont capables de jouer correctement. Cela aura donc été ma petite fête de la musique à moi.


Théo Bélaud

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