samedi 26 mars 2011

Janowski/Lugansky : les grands professionnels

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- Paris, Salle Pleyel, le dimanche 13 mars 2011
- Blacher, Variations sur un thème de Paganini, op. 2 - Rachmaninov, Concerto pour piano n°4 en sol majeur, op. 40 (version originale) - Beethoven, Symphonie n°3 en mi bémol majeur, op. 55
- Nikolay Lugansky, piano
- Rundfunk Sinofoine-Orchester Berlin
- Marek Janowski, direction

Tout d'abord, je m'excuse pour le retard pris cette semaine et qui provoque ce décalage d'une semaine par rapport au rythme habituel de livraison des compte-rendus ; en l'occurrence, je n'ai pu non plus écouter les concerts s'étant tenus entre ce lundi et ce jeudi, et au moins l'un est-il en partie compensé par l'autre. Le rattrapage commence donc, au pas de course, car je suis présentement à Bruxelles pour le magnifique week-end pianistique hongrois concocté par nos amis belges. Heureusement, ce concert peut-être recensé en mode abrégé (proportionnellement à sa qualité), bien que n'ayant pas pas été absolument grandiose - ce que l'on n'attendait pas, d'ailleurs.
En revanche, on attendait de l'excellence, du professionnalisme dans une certaine acception, la plus noble et spirituelle du terme. Et le service a été royal, encore nettement plus que la dernière fois que ce chef et ce pianiste étaient venus ensemble à Pleyel (en 2009, pour un Schumann un peu terne compensé par une splendide Alpensinfonie). Janowki, c'est un fait moins connu que ne l'est l'excellence pour luganskyenne pour les aficionados de Lugansky, est un chef qui ne déçoit (plus) jamais. Pour rappel, je suis trop jeune pour avoir connu, même sur la fin, ses années à la tête du Philhar', du moins in situ - je me souviens très bien que j'écoutais alors souvent ses concerts sur France Musique et que je trouvais que Marek Janowski, cela sonnait très bien. Mais j'accorde toute confiance à ceux qui affirment que c'est bien au chef polonais que l'on doit l'assise si... excellente et professionnelle , unique dans le paysage parisien, de notre Phillhar' actuel - par défaut, forcément : si ce n'a pas été lui, qui cela aurait-il pu être depuis ?... 
Au reste, Janowski ne m'a jamais déçu, jamais : ni avec l'Orchestre de Paris (dans Messiaen, Strauss et Bruckner !), ni avec la Suisse Romande (le concert déjà évoqué), ni avec son RSO Berlin (splendide soirée Beethoven, avec Lupu, il y a deux ans aussi). Janowski, dans le répertoire de tradition, excelle peut-être avant tout dans Beethoven et Bruckner (intuitivement j’y ajouterais Schubert sans trop de crainte de me tromper). Parce que le sens de la forme est chez lui une seconde nature, et la faculté de faire apparaître celle-ci toujours déterminé par le chemin le plus simple et direct. On peut dire que cette qualité est la mieux répandu chez les grands chefs, mais ce n’est pas tout à fait vrai. D’abord, cela dépend des répertoires, et dans celui-ci les candidats ne sont pas si nombreux. Cela dépend également, j’en suis de plus en plus convaincu, de la nature de la relation du chef à l’orchestre, de la forme de l’engagement de celui-ci, de son équilibre hautement complexe entre discipline et décontraction - complexe, car les deux sont nécessaires, et la réussite dépend en grande partie de l’intelligence de la résolution de leur tension. Comme un Dohnanyi, jusqu’à il y a peu un géant comme Mackerras, et comme dans leurs répertoires Boulez et Salonen, Janowsi m’apparaît comme l’un des plus excellents maîtres de cette problématique, et il est à cet égard particulièrement passionnant à observer donnant la leçon avec son orchestre.
Au passage, il faut dire que le RSO a livré ce dimanche une prestation encore nettement supérieure à celle, déjà remarquable, du concert Beethoven de 2009 (il jouait alors le 4e Concerto et la Pastorale). Ses qualités n’ont pas varié (profondeur sans aucune lourdeur, grande discipline et, à défaut de personnalité marquante, homogénéité et engagement de toute l’harmonie). Sa réserve de puissance est enviable et se compare sans démériter à presque toutes les phalanges germaniques plus prestigieuses. Dans la hiérarchie pléthorique des orchestres berlinois, il me semble que sa place sur le podim n’est guère contestable aujourd’hui, très près de la Staatskapelle et devant le DSO et les autres.
Quelle bonne idée de lui offrir en apéritif l’attachant petit concerto orchestre que forment les Paganini de Boris Blacher, compositeur encore largement trop mésestimé aujourd’hui et trop réduit à cette seule partition valorisant les orchestres. En attendant que soient joués …….., la valorisation opère dans presque chaque variation, mettant en roborative valeur le konzertmeister du RSO, et toutes ses troupes à sa suite. Point faible courant des phalanges germaniques, le hautbois manque de personnalité et de chaleur, mais c’est à peu près le seul relatif problème. Le professionnalisme de cet orchestre qui n’a rien renié de ses racines est-allemandes est remarquable jusque dans l’attitude des musiciens durant les variations où ils ne jouent pas - ainsi, ces trombonistes qui durant une variation entièrement dévolue aux bois suivent apparemment une sorte de particelle, anticipant chaque entrée avec un air manifestement très concerné. Un moment réjouissant, plus original que l'ouverture de rigueur habituelle, et non sans écho pertinent à ce qui allait suivre, bien sûr.
Janowski et le RSO Berlin


Lugansky clôturait avec ce 4e une intégrale non planifiée à tous égards des concertos de Rachmaninov : après un 1er mémorable donné avec Pletnev la saison passée, il remplaçait au pied levé Hélène Grimaud dans le 2e avant de donner un splendide 3e, les deux étant gâchés par la direction clinquante et pesante d'Askhenazy. Sur le plan de la prestation orchestrale, on se situait cette fois à mi-chemin entre le pensum imposé au Philharmonia et l'exemplaire accompagnement, aussi sauvage que raffiné, du National de Russie : Janowski impose une vision sévère et puissante qui a le mérite de la cohérence avec le jeu aristocratique du soliste, l'ensemble semblant convoquer une réminiscence très RDA de l'esthétique Rösel/Sanderling dans ce répertoire (et personnellement, j'aime assez voire beaucoup). A mi-chemin aussi concernant Lugansky lui-même, pas tout à fait aussi transcendant, aérien et bouleversant que dans les concertos impairs, mais un peu plus assuré et franc d'engagement que dans le 2e. Le premier mouvement est instrumentalement exemplaire à tous égards mais souffre seulement de quelques transitions imparfaitement menées (dans les entrées du thème élégiaque des cordes notamment, à 14, etc.). En revanche, comme dans toute l'œuvre, l'engagement des bois dont la responsabilité harmonique est ici exacerbée force l'admiration, dans ce répertoire qui n'est tout de même pas entièrement le leur. Le meilleur Lugansky se retrouve pour l'essentiel dans le Largo : ce qui fait tout le prix de ce pianiste né pour jouer Rachmaninov est ici aveuglant de son humanité et de sa noblesse : la fragilité derrière l'absence de complaisance, la dimension presque métaphorique de l'application à jouer de façon saine, tout cela j'en ai déjà parlé et renvoie à ce que je disais du 3e Concerto.
La seule chose, comme partout, que l'on peut remplacer à Lugansky est de ne pas être Berezovsky. Pour sûr, il peut pourtant offrir des choses que ce dernier ne possède pas, comme par exemple un schème ostensible, explicite de caractérisations pensées et polies exécution après exécution. Ses limites, par rapport à B.B., relèvent ici du champ de l'immédiateté poétique, de la légèreté, de l'intuition, de la dimension immatérielle : ainsi du dernier trait en petites notes du Largo et des trilles suivant, exécutés de façon remarquable par Luganky, sans digitalisme, sans aucun accent... mais sans la transcendance impalpable de Boris. Idem, dans un autre genre, pour ce qui est de l'exposé du finale et de son saut d'accord caractéristique... Qu'importe, au fond, on a besoin des deux, pour mieux les aimer chacun, pour mieux comprendre Rachmaninov aussi.

Deux grandes Eroica dans l'année, donc : cela peut paraître banal au vu de l'inflation de symphonies, voire de cycles beethovéniens proposés. Mais ça ne l'est pas. En fait, il s'agit d'une exceptionnelle Héroïque (celle de Jurowski) et d'une très belle, la présente. Les deux meilleures symphonies de Beethoven données à Paris cette saison, voilà qui pour moi est clair, et en fait sans doute les deux meilleures que j'ai entendues depuis que je chronique les concerts parisiens - avec, disons, la Pastorale de Järvi en 2009. J'ai en outre entendu Masur et Järvi (intégrales), Haitink (trois fois), Thielemann (deux fois), Dohnanyi (deux fois), Janowski une autre fois donc, Chailly, Fischer, Gatti, Haenchen, Krivine, Jansons, Muti et Prêtre diriger des symphonies de Beethoven à Paris, et cette 3e là vient tranquillement se poser au sommet provisoire de ces expériences - au sommet, car après tout celle de Jurowski trichait et était un peu trop hors-normes pour être comparée à tout cela.
En fait, elle ressemblait assez à la 3e donnée deux soirs par Dohnanyi cet automne. Encore plus rapide dans les mouvements extrêmes, allant encore plus au plus simple, liant de façon encore plus organique (mais sans boursouflures et flou artistique) les thèmes par une forme d'immédiateté de transition, de communication simplifiée. Le tout, évidemment, avec un orchestre bien meilleur, et par ailleurs musclé (bois par quatre mais par strict doublage pour les tutti seulement, donc autre chose que l'arrangement de Mahler avec petite clarinette). Naturellement, je suis toujours favorables à ce genre de contournement des difficultés : l'essentiel est que cela sonne, que l'extraordinaire richesse du tissu discursif confié à l'harmonie soit audible, tout le temps. Les moyens, ceux des doublages traditionnels, ceux des arrangements de Mahler, ou ceux plus récents faisants jouer tout forte aux instruments en bois, cela m'importe peu, du moment que cela marche. Le pragmatisme en matière orchestral paye, dès lors qu'il y a un discours mené.

Et faut-il dire qu'il était mené ? Janowski paraît encore plus fringuant et jeune homme ici que dans ses derniers concerts parisiens, battant avec une sûreté qui n'a d'égal que son sens des équilibres de masses. Le mot d'ordre général étant clair (vite, et à l'essentiel), l'efficacité est maximale, avec parfois le petit vent de folie supplémentaire qui avait soufflé sur presque toute la prestation du London Philharmonic traîné en laisse par Jurowski. Ainsi, la coda du I met la barre de la tension très haut dès son entame, Janowski allant chercher immédiatement les doubles croches des violons pour concentrer toute la progression sur ce motif, en faisant la matrice du crescendo : résultat garanti. Après les décevantes tentatives de Beethoven synthétique raffiné d'Haitink et Jansons, la marche remettait les choses en place quant ce qu'est une authentique direction beethovénienne en général, et (même si cela ne me fait pas plaisir de viser spécifiquement Haitink) ce qu'est un mouvement lent de l'Héroïque en particulier. Au cas où l'on aurait déjà oublié à la suite des lénifiantes démonstrations de beau son du Chamber Orchestra of Europe et du Concertgebouw, eh bien, cela fait frissonner, cela va d'un point à un autre, cela est unifié (et une marche funèbre unifiée, ce n'est vraiment pas si courant), et cela ne fonctionne pas par la démocratie, mais par la discipline et l'obéissance au chef. Et là où tout se cristallise, dans la fugue, la contre-leçon est parfaite. Les énoncés de sujet ne se shuntent pas pour jouer aux échos avec les petits copains, cette fois : ils partent résolus et énoncent jusqu'à la dernière note, impertubablement. Et quand tout le monde le fait de la même manière, là, cela devient une fugue, la fugue de l'Héroïque.

Le scherzo impressionne autant (mais oui) par sa formidable verdeur alors que c'est bien un orchestre de plus de soixante-dix musiciens qui s'ébroue. C'est même le seul mouvement où Janowski faisait peut-être plus fort que Jurowski, en proposant autant de force d'articulation rythmique, autant de dynamique, autant de discipline des cordes, mais avec plus de souplesse, de vie, de joie (le trio est un régal, une tête de veau gribiche entre amis à lui tout seul : les cors sont beaux, les cordes sont pleines, et cela file, respire à grand air, se relance toujours mais sans à-coups). Seule le finale est légèrement en retrait, pour le coup parce que trop rapide, sans doute (la bacchanale centrale notamment en pâtit sûrement un peu). Il n'en reste pas moins exemplairement mené et construit. Janowski est un si grand monsieur qu'on accepte même volontiers son troisième entracte de Rosamunde, qui est en train de dépasser la Valse Triste et la polonaise d'Eugène Oneguin au palmarès des bis orchestraux. Mais joué dans cet esprit là, ma foi, j'en redemande.

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