mardi 26 avril 2011

Saraste, avec les moyens du bord

V - ∏ ∏


- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le mercredi 13 juin 2011
- Bartók, Suite de Danses, Sz. 77 - Saariaho, Quatre Instants - Sibelius, Luonnotar ; Symphonie n°4 en la mineur, op. 63
- Karita Mattila, soprano  
- Orchestre Philharmonique de Rotterdam  
- Jukka-Pekka Saraste, direction



Voilà un concert prometteur comme rarement et qui n'a pas tenu toutes ses promesses, loin s'en faut. On passera malheureusement très vite sur une première partie fort ennuyeuse dans ses deux sous-parties, que j'étais pourtant tout à fait enclin à apprécier. Commençons par la reprise du cycle vocal de Saariaho, Quatre Instants, qui bien que composé en 2002 fait déjà partie des classiques du catalogue du compositeur finno-parisien. On se trouve là, malheureusement, face à un problème assez similaire à celui observé lors de la toute récente création de D'OM le vrai sens (concerto pour clarinette) : l'impression d'un art consommé de la mise en théâtre sonore d'un genre (le lied orchestral), rappelant le talent opératique de Saariaho mais semblant tourner passablement à vide, selon les mêmes formules toujours recyclées que l'on connait trop bien. A l'exception de la seconde mélodie (Douleur), le matériau est largement prévisible, avec ses formules post-impressionnistes et ses harmonies typiques mais lassantes, dont la boucle de structure parait particulièrement redondante dans la dernière pièce.
En défenseur de luxe de la partition, Karita Mattila donne essentiellement le change pas un engagement vocal de tous les instants, dans une optique possédée en cohérence avec le féminisme un peu niais du poème d'Amin Maalouf : cet investissement d'une sincérité certaine se fait hélas au détriment du contrôle de la voix, aux aigus extrêmement velléitaires, forcenés et agressifs, allant jusqu'à s'érailler, et de l'intelligibilité du texte, proche de zéro.
La mise en bouche généreuse du concert ne compense pas cette première partie guère enthousiasmante : si Saraste, dans le répertoire scandinave et quelques autres, se pose comme le dauphin incontesté de son écrasant compatriote Salonen, ce n'est pas le cas, de toute évidence, dans Bartók. Sérieuse, rigoureuse et un brin scolaire, sa direction échoue à tirer d'un honnête Philharmonique de Rotterdam autre chose que... du sérieux et de la rigueur. C'est très exact (les orchestres jouant sous la direction de Saraste sont toujours très exacts), peu intense et caractérisé (les bois manquent d'engagement d'un bout à l'autre), et manquant souvent de nécessité dans l'avancée (dans le II notamment). Par rapport aux dernières prestations souvent flamboyantes de Saraste (en particulier, l'étonnante Inextinguible donnée avec l'Orchestre de Paris), on reste décidément, à l'entracte, complètement sur sa faim.


Un peu d'histoire très contemporaine, pour éclairer ce qui faisait le sel, théorique du moins, de ce concert. Depuis le gigantesque événement qu'a constitué (au-delà même de la qualité globalement exceptionnelle des concerts) l'intégrale des symphonies donnée en 2007 par Salonen et le L.A. Philharmonic, qu'a-t-on entendu de Sibelius à Paris ? Je ne crois pas oublier grand'chose en disant que quatre symphonies ont été jouées, sans surprise les deux premières (par Elvin Gullberg-Jensen et Valery Gergiev pour la 1ère, et Simon Rattle et Paavo Järvi pour la 2e), ainsi que la 5e par Mikko Frank et la 4e par Paavo Berglund : là, on reste entre spécialistes. Que Paavo Järvi toujours a eu l'immense mérite de proposer un beau Kullervo pour son concert d'intronisation à l'OP, ainsi que Tapiola peu après (avec nettement moins de réussite). Que Salonen a proposé lors du fameux concert de décembre 2008 deux des Quatre Légendes, et la valse triste, donnée, elle,fort souvent... en bis. Et que même le populaire concerto pour violon n'a été donné, il me semble, que trois fois ces trois dernières saisons, sous les archets d'Hilary Hahn et Valery Sokolov.
Ce qui fait douze parties de concerts sur, à la louche, un gros millier au cours de la période en question, si l'on s'en tient aux trois principales salles de concert parisiennes. Une dizaine d'heures de musique en près de quatre ans, comprenant sept œuvres données intégralement, dont trois plusieurs fois. Passez moi l'expression : c'est pas terrible. La situation n'a pas fondamentalement changé depuis l'immédiat après-guerre quand officiaient les pionniers Collins, Barbirolli ou Beecham: pour entendre un concert Sibelius (presque) monographique, il faut traverser la Manche.

On ne pourra donc que se féliciter de l'existence même du présent programme, ainsi que de la 5e Symphonie doublée à venir cette semaine, sous la baguette de Paavo Järvi (on ne va pas oser réclamer de la variété). Le choix de Saraste était particulièrement audacieux pour le no man's land sibélien que reste Paris. Retrouver la dernière fois qu'a été donné le chef-d'œuvre qu'est Luonnotar relève de l'archéologie : la marge d'erreur est ici importante, mais il se peut bien que la dernière (et première) exécution française ait été l'œuvre de Berglund et Välkki : c'était le National qui jouait, mais à l'époque (1966), il s'appelait encore ORTF...
Quoiqu'il en soit, on retrouve, et c'est heureux, le vrai Saraste à la manœuvre dans son cœur de répertoire. Le geste est toujours aussi précis mais cette fois donne l'impression que du sens est transmis à l'orchestre, déjà plus impliqué dans que dans Bartók. Hélas, Mattila reconduit ici exactement la même logique que dans Saariaho, faite d'une surenchère permanente dans la compensation de moyens vocaux en perte manifeste de vitesse. Mais cette fois, et bien que la diction soit évidemment plus convenable, c'est indéfendable : on frise voire atteint souvent la vulgarité dans cette partition d'une si rare et inimitable distinction, et le mystère est totalement absent. Un sabordage littéral, qui n'aura bien sûr aucune conséquence sur les nombreux aficionados de la soprano, aux anges (du moins en apparence). Il faut pourtant se résoudre à l'idée que la Mattila au timbre velouté mais incandescent n'a plus guère de chance d'être entendue sur scène : certes à l'inverse de cette débauche d'effets dilatoires, c'était pourtant déjà l'impression que donnait sa dernière prestation élyséenne, dans des Fier Letzte Lieder éteints.


Restait, heureusement, le plat de résistance très résistant pour sauver une soirée partant à veau-l'eau. Le sommet, peut-être, de l'art de Sibelius, même si au bout du compte je réalise souvent qu'il est encore plus difficile d'établir une hiérarchie au sein de ses œuvres symphoniques qu'au sein de celles de Beethoven. Une partition, qui, comme l'Héroïque, résiste assez obstinément aux faiblesses d'exécution tant le génie de sa forme et de son matériau (proches d'une certaine consubstantialité) sont gigantesques. Comme l'Héroïque, elle résiste plutôt moins bien aux directions erratiques, ultra-interventionnistes ou histrionnes. Heureusement, les limites se trouvaient là bien davantage du côté de l'orchestre que du chef, et cela reste assez relatif. Les nééerlandais se montraient ici d'excellente volonté et d'une certaine constance dans l'effort : sur le plan ds individualités, le hautbois solo se montrait bien plus inspiré que précédemment (pas divin, mais au moins concerné) dans le II, la clarinette suffisante dans le finale, tout comme les flûtes dans le mouvement lent ; les cuivres se montrent moins triviaux que dans Bartók, encore un peu imprécis (les chorals du I), mais parfois remarquablement acérés (trompettes et trombones dans l'ultime climax du finale, à S)., et évitent tout excès hollywoodiens dans la grande récapitulation du III, très réussie.
Surtout, le violoncelle solo délivre une prestation de tout premier plan dans le premier mouvement, qui non seulement est exempt de tous reproches techniques, mais de plus évite toute complaisance morbide et se déploie avec une grande dignité. Même les violons, jusque là un peu secs et sans grande personnalité, se montrent d'une belle tenue dans l'intensité de la redoutable première grande phrase ascendante de l'œuvre (à F).
La conception générale est, sans surprise, celle que l'on connait des Sibelius de Saraste, extrêmement sobre et proche d'un certain classicisme sibélien ancré dans la tradition berglundienne et panulienne (en cela plus proche d'un Oramo ou même d'un Vanskä que d'un Salonen ou d'un Segerstam). Le principal obstacle à une pleine réussite semble ici lié à un manque de pratique de l'écriture sibélienne dans l'ancien orchestre de Gergiev, principalement chez les cordes et notamment chez des voix intermédiaires souvent timides ou imprécises dans bien des énigmatiques développements en trémolos et/ou contrepoint serré. C'est vrai dès le premier développement du I, dans le doppio piu lento du II, à l'entrée des cordes dans le III avant D, et surtout dans le premier développement du finale, assez confus. Confus, mais bien rattrapé ensuite, car l'exigence et la rigueur de Saraste finissent par triompher de ce mouvement (sans doute l'un des plus redoutables des sept symphonies), le niveau de cohésion et d'assurance de l'orchestre s'élevant progressivement, presque à mesure que la partition devient plus étrange, complexe et hermétique. Sans aucun ralentissement comme il se doit, les dernières pages sont une belle réussite couronnant cette abnégation, comme une juste récompense pour l'infatigable défenseur de sa musique que Saraste. Espérons que l'on pourra le revoir avec des phalanges mieux affutées, comme le symphonique de la BBC ou sa nouvelle formation, l'excellent orchestre de la WDR de Cologne.

Mais suis-je bête : ou le Philhar, et cela est prévu la saison prochaine.

Théo Bélaud
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