Les Emerson sont toujours debout

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- Paris, Auditorium du Louvre, le mercredi 6 avril 2011
- Mendelssohn, Quatuor n°5 en mi bémol majeur, op. 44/3 - Adès, The Four Quarters - Schubert, Quatuor n°15 en sol majeur, D. 887
- Quatuor Emerson : Eugene Drucker & Phillip Setzer, violons ; Lawrence Dutton, alto ; David Finckel, violoncelle


Dans la série des presque papys qui font de la résistance, au firmament du quatuor, ils ne sont guère plus que deux, si l'on s'en tient à un certain nombre de règles. Les Emerson, et les Pražák. Plus éventuellement, même si leur reconnaissance est un peu plus confidentielle,  le beau quatuor Parkanyi, soit une formation par grande école nationale (américaine, tchèque et hongroise). Aussi brillants ou moins brillants soient les autres ensembles historiques en activité (Borodin, Juilliard, Talich, Tokyo...), ils ne rentrent pas dans les critères très discriminants de cette saine et complémentaire concurrence. Car les trois premiers cités ont ceci de commun qu'ils se sont tous formés au milieu des années soixante-dix, pendant ou au sortir de leurs études, et en présentant toujours, aujourd'hui,  au moins trois membres présents depuis vingt-cinq ans, et au moins deux membres fondateurs. Le cas des Emerson est de ce point vue, le plus admirable de tous : ce sont les quatre mêmes soutiers à la manœuvre depuis 1979.

C'était une belle chance, dans la saison parisienne de quatuor, déstructurée et surtout quantitativement disproportionnée par rapport à l'orchestre, de pouvoir écouter ces trois monuments possiblement en péril en l'espace d'un mois - Josef Kluson, l'altiste des Pražák, était par ailleurs venu au Louvre profiter de cette proximité des dates. Et la conclusion, pour cette année, est que le monument qui semble avoir le plus de beaux jours devant lui est le new-yorkais. Pourtant, les Emerson m'avaient inquiété lors de leurs dernières apparitions parisiennes, en particulier à la Biennale 2010. Je pensais, notamment, le légendaire son des Emerson (voire le feu sacré, du reste) à jamais perdu, lors d'un Dvorak proche de l'anémie. Et accessoirement, pensait tenir la confirmation que Eugene Drucker était loin d'emmener le quatuor aussi bien que Phillip Setzer, et que l'alternance des postes dans cette formation devenait franchement dommageable. Cette soirée m'a donné tort sur tous les plans, et parfois, on est bien content de s'être trompé. 
T. Adès
Drucker était ainsi primarius pour les deux œuvres de répertoire proposée, d'ailleurs dans un programme extrêmement similaire à celui des Escher la semaine précédente : un opus 44, une création française de style syncrétique et accessible, et un des deux grands "15e". Setzer se contentait donc (mais il y avait là de quoi faire) de la création. La première bonne nouvelle est que la première française est cette fois d'un intérêt tout à fait considérable. Elle l'était, sans doute, avant même que la première note ne surgisse. Certes, Thomas Adès est fort peu considéré en France, comme tous les anglais ou américains dont l'esthétique ne rentre dans aucune des cases "néo-trucmuche" ou "post-machin" (traduction : réac mystique ou progressiste dynamique) : il n'en est pas moins, avec ses réussites et ses relatifs échecs, et le fait que ses œuvres les plus réussies ne soient pas nécessairement les plus jouées, un des compositeurs les plus objectivement doués de sa génération, et à bien regarder autour de soi, il n'y en a pas tant que cela de moins de quarante ans. Or, ces Four Quarters constituent sa première contribution au genre roi. 

Un coup d'essai qui, sans être un coup de maître absolu, est nettement plus qu'encourageant, et témoigne de la singularité d'Adès, qui sait pousser plus avant en musique de chambre un style personnel et subtil, déjà aperçu dans le beau Quintette avec piano. La possible nouveauté (je ne prétends pas connaître tout le catalogue, loin s'en faut) est qu'ici cette voix assez reconnaissable vient fusionner discrètement avec des éléments montrant un souci de continuité stylistique avec la tradition nationale qui l'a précédé, dont il faut rappeler qu'elle ne va simplement de Britten à Maxwell Davies, mais part d'Elgar, Bridge et Vaughan Williams (tous auteurs de quatuors sublimes) en passant ensuite par Tippett. C'est par rapport à ce dernier qu'une filiation tangible, quoique sans nostalgie, se fait jour, notamment dans le très beau quatrième mouvement, qui recèle sous l'insaisissable trame de sa mesure à 25/16 des sortes de clairières harmoniques immédiatement identifiables comme profondément britanniques. 
Dans son ensemble, le quatuor s'apparente comme celui de Pierre Jalbert à une réminiscence de la forme classique telle que traitée par des compositeurs mitteleuropa de la première moitié du siècle passé : mais il y a davantage ici qu'une énième honnête réplique de Martinů ou Bartók. Les procédés d'écriture sont fins et séduisants, et souvent très "quartettiques", accordant notamment une large place à des énonciations d'idées réparties également entre les deux violons. Un autre point intéressant est l'usage habile de notes jouées en alternance avec leurs harmoniques, parvenant souvent à instaurer de belles transitions d'états et d'épisodes. La virtuosité n'est bien sûr pas en reste, en particulier dans l'impressionnant second mouvement, se prêtant à l'exercice de style certes bien connu maintenant du scherzo-pizzicato ravageur (dont on peut écouter la fin ci-dessous). Convenu ? Oui, mais comme pour tout exercice de style, tout le monde n'est pas capable d'y briller ainsi. La chose est d'autant plus convaincante que les Emerson défendent la partition avec une conviction impossible à mettre en doute, avec un Setzer très inspiré jusque dans la très belle conclusion de l'œuvre - conclusion qui la disqualifie certainement auprès de toute une frange parisienne du public, pour une raison que je m'abstiendrais de mentionner pour ne pas choquer les âmes sensibles : cela commence par acc et se finit par fait.

L'art de la transition (cliquez pour agrandir)
Les autres bonnes nouvelles, vous l'aurez compris, concernent donc les Emerson eux-mêmes, et Drucker en particulier, qui dès le superbe Mendelssohn ouvrant le concert réduit à quasi-néant mes réserves à son égard.  Lui et ses compères renouent ici avec ce standard technique exceptionnel qui a en grande partie fait la gloire des Emerson, au même titre qu'une rare présence symphonique  : celle-ci n'est certainement pas celle de leur jeunesse, mais reste nettement supérieure à la moyenne du circuit. Du moins, si l'on prend en compte le fait que les jeunes quatuors américains sont capables de jouer très fort, très juste et parfaitement ensemble, mais sans qu'il se passe la moitié des événements formels et spirituels que font intervenir les Emerson.
Il y a certes dans ce quatuor en mi bémol une menue chute de tension dans le III, accusant peut-être ce qui demeure un déficit de Drucker par rapport à Setzer - une chaleur de ton  et une intensité moins évidente dans les pages lyriques. Mais tout ce qui relève ailleurs de la cohésion, de l'élégance sans anecdote, et surtout de ce qui manque le plus souvent aux interprétation mendelssohniennes scolaires (la force de nécessité, la marche en avant) est ici remarquable. Notamment dans un finale réjouissant, ou toutes les (nombreuses) gammes d'un instrument à l'autre on un sens commun, une direction, un point de départ et d'arrivée, sans que pour autant ne soit poussée la surenchère d'accentuation et de puissance qui fait le pouvoir de séduction pervers des Hagen ici.
Des qualités similaires sont à l'œuvre dans le monument schubertien, qui reste la pierre de touche peut-être la plus discriminante de tout le répertoire et où les Emerson montrent qu'ils ont encore bien plus que de beaux restes : ils ont toujours... de la classe, même avec les menues fragilités inhérentes à l'exécution de cette page diabolique par des vétérans qui, durant ces trois-quarts d'heures à affronter debout le monstre, dégagent pourtant plus de fraicheur et d'énergie que les Artemis ! Certes, leur premier mouvement ne fonce pas tête baissée dans tous les obstacles, reste un peu trop rapide à mon goût. Le métier permet aux Emerson, parfois, de contourner, dans le développement central, les difficultés, en substituant à la force immédiate des traits leur immense science de l'écoute. Le transversal n'est ici peut-être pas très sauvage, le climat pas franchement malsain ou fantastique, mais transversal il y a néanmoins. Il y a surtout une gestion idéale de la forme de bout en bout, un sens collectif de la transition qui force l'admiration, avec des moments de grâce comme dans l'extrait ci-dessus (le decrescendo !). 
L'art de la transition II (cliquez pour agrandir)
Le second mouvement, là aussi plus classique que visionnaire, n'en a pas moins une très belle prestance et rappelle que David Finckel reste l'un des très grands violoncellistes de quatuor en activité. Leçon instrumentale certes, mais là encore, surtout, leçon de gestion de la continuité (ainsi, ci-contre, le superbe manière de transformer l'accompagnement en appropriation du tu thème). Le III est la plus grande des réussites, ce qui est loin d'être anodin tant ce scherzo, comme tous les troisième mouvements des trois derniers quatuors, est un fossoyeurs de quatuors inexpérimentés. L'équilibre polyphonique, la construction de la tension sont sans aucun reproche, et surtout, le trio est une pure merveille, parce que contrairement à un usage trop appuyé, il ne ralentit presque pas : à cette allure faussement enjouée, le double thème prend un relief étonnant, très certainement plus profond que d'ordinaire (à rapprocher du trio de la Sonate en ut mineur, sans doute). Seul le finale m'a paru un ton en-dessous, pour des raisons évidemment lié à sa difficulté, mais peut-être aussi, cette fois, à une sagesse interprétative apparaissant plus dans le sens de la prudence que de la beauté du savoir-faire. Mais je dois être déjà nostalgique de ce qu'était ce finale par les Pražák de Remes (un fil, un arc électrique), que l'on n'entendra plus, hélas. Ce n'est pas bien grave. A défaut, je veux bien entendre ces Emerson là encore longtemps.

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