Portrait du bas-rockeux en pouffe culturelle

V V V
- Paris, Opéra Comique, Salle Favart, le mardi 5 juillet 2011
- Rossini, La Scala di seta, ouverture - Mozart, Concerto pour clarinette en la majeur, KV. 622 - Schubert, Symphonie n°5 en si bémol majeur, D. 465
- Jérôme Voisin, clarinette
- Orchestre Philharmonique de Radio-France
- Ton Koopman, direction


Le Chopin de Yundi, le Mahler de Maazel, et basta : ainsi devait-il en être.
En s'épargnant toute soirée cette saison en compagnie d'un Tharaud, d'un Dalberto, d'un Kissin, ou encore d'un Nézet-Séguin, d'un Rattle ou d'un Gilbert, j'avais réduit les soirées d'angoisse à une portion raisonnablement congrue. Deux concerts sus-cités d'une nullité, disons, extra-canonique (le canon s'incarnant cette année plutôt dans le Wagner de Fischer ou le Rachmaninov d'Ashkenazy, pour une année, c'est très raisonnable, même en y ajoutant certaines moitiés de concert exceptionnellement cauchemardesques (les concertos de Beethoven et Brahms de Buchbinder et Vogt notamment).

Mais il y a eu le risque de trop, qui n'était que partiellement décelable, sur la base de la Johannes Passion de la dernière Pâque. Malgré l'excellence générale des forces placées sous sa direction, l'absence de sérieux de Koopman se faisait déjà cruellement sentir - rétrospectivement, la confusion introduite par le continuo de Koopman entre chœur et choral m'apparaît maintenant davantage comme un mélange entre choral et sketch comique dont les accords d'orgue auraient été les ponctuations grotesques, l'auto-commentaire comique sur le mode du clown triste.
Koopman est bien un clown, et le fait qu'il soit l'une des personnalités les plus respectées du mouvement historiciste (qui ne contredit pas le fait que de formidables musiciens soient membres de ce mouvement, hier et aujourd'hui), qu'il enseigne à la Royal Academy, à La Haye ou dans la prestigieuse université de Leyde, n'en fait pas quelqu'un de sérieux. Le sérieux, en tout cas le sérieux musical que j'évoquais l'autre jour, est une dimension tout à fait étrangère à son activité professionnelle, qui en fait, à proprement parler, un professionnel d'autre chose que de la musique savante.

C'est en fait un musicien de variété, et avec lui, des classiques, Rossini, Mozart et Schubert joué par le meilleur orchestre français généraliste, sonnent et surtout discourent à la manière de musiques de variété. Tout parait puissamment et jouissivement idiot. Dans chaque page, la musique semble se comporter sur le modèle de la jouissance adolescente (qui, il est vrai, tend à se prolonger dans bien des âges) préconsciente de sa propre idiotie quand elle s'agite, dans une perspective socio-sexuelle, aux sons d'une musique à la mode. C'est même sans doute, en partie, cette forme de bêtise consciente qui donne sa forme rudimentaire mais partagée à la danse adolescente, qui donne à ses acteurs le sentiment d'une domination de leur propre avilissement, qui comme tel renvoie une image flatteuse d'eux-mêmes (sachant s'amuser sans inhibition mais sachant aussi cesser de s'amuser).

La musique selon Ton Koopman fonctionne à peu près selon ce schéma. En faisant le clown sur scène, et en faisant jouer ses musiciens comme des clowns, il donne le change à toute la légitimité musicologique dont il aimera par ailleurs, en un temps séparé, à se fonder et se guinder. Une fois encore (on ne compte plus les occurrences remarquables, encore que cela apparaisse plus aisément dans la musique contemporaine), historicisme et nihilisme barbare se rejoignent, apparaissent même indissociables. La dialectique entre le ludique (tout baroqueux fashionable, de toute façon, doit et veut être ludique aujourd'hui, et on lira avec profit les observations du camarade Houbert à ce propos) et l'austère communicant sur lui-même bat à plein, produisant une analogie remarquable avec, mettons, la pouffe khâgneuse commençant son petit latin avec le lever du soleil et couchant celui-ci en déclamant en latin des blagues salaces avant d'aller se vider la tête dans une boite de nuit.
Deux dimensions de la barbarie qui sont celles dans lesquelles évolue le Koopman interprète : l'extrême écart entre l'aptitude à l'étude la plus significative et celle au loisir le plus absurde, et par ailleurs la perversion hypocrite, profondément névrotique, du recul sur le sérieux des choses perçu comme intelligence supérieure : un trait tout à fait caractéristique de l'époque dite post-moderne, à la jointure de la religion historiciste et de la pulsion nihiliste.


Le rituel social en jeu (car il y a de l'enjeu ici), au lieu d'être sexuel, est bien sûr ici culturel, au sens où le terme est entendu sur ce site. C'est la seule différence. L'entre-soi de ce genre de concert permet tout et n'importe quoi, la désinhibition nécessaire à jouer à un autre jeu que celui du service sérieux des œuvres. Notons toutefois que si Koopman était un jeune homme, disons, au look extravaguant, chevelu, aux tenus provocantes, pratiquant par ailleurs un crossover trop voyant pour être crédible (baroque et salsa, mettons), et qu'il était, mettons, brésilien, toute la critique serait venue à ce concert pour le tailler en pièce et sauver les apparences de la respectabilité du mouvement baroque. Il n'en sera rien ici car tout était bien à sa place, on s'est vidé la tête, chose après quoi on peut la coucher (ou coucher), avant de lui faire reprendre au petit matin une activité auto-sérieuse garantissant l'équilibre de ses pulsions. Il n'est pas grave qu'au passage de grands noms de l'histoire de la musique aient été moqués tendance blague salace : leur stature les immunise dans l'imaginaire collectif de l'entre-soi, ce sont de grands compositeurs du passé, aussi faire des idioties à leur endroit ne peut les atteindre, mais encore une fois montre que ceux qui savent en jouir sont des gens de très bonne éducation.

A l'instar de la sexualité dite post-moderne, la culture montre aussi qu'elle a besoin non plus de casser du tabou, mais de se passer de tabou, de s’enivrer non de la transgression de limites mais de la collection compulsive de tout ce qui existe à valeur égale du fait de la dissolution des limites : c'est en cela que Koopman fait partie des artistes de variété. La part de la transgression n'existe plus, celle de la réprobation ne peut s'identifier davantage ; la dimension amoureuse et celle de la machinerie ne se distinguent plus, le souci d'une signification, l'inquiétude, la possibilité d'une pensée se dissolvent. C'est bien ce qu'on nomme se vider la tête, et c'est ce que réussit à merveille le concert culturel idiot.

On voudra bien m'accorder sur la base de ces dernières observations que c'est la critique elle-même qui est impossible.
Je livre au moins une pièce à conviction, la seule que j'ai trouvée pour illustrer ce que produit Koopman face à un orchestre traditionnel, et qui dans sa sidérante complaisance exhale un parfum de musique morte en état de décomposition comme rarement avancée.

Théo Bélaud
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