Vienne, l'art allemand, etc, 3e épisode (en letton et estonien)

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- Paris, Salle Pleyel, les mercredi 9 et jeudi 10 mars 2011

- Beethoven : Die Weihe des Hauses, ouverture, op. 124 - Berg, Concerto pour violon "à la mémoire d'un ange" - Beethoven, Symphonie n°4 en si bémol majeur, op. 60

- Gidon Kremer, violon
- Orchestre de Paris
- Paavo Järvi, direction


Après le concerto de Berg suivi de la 4e de Brahms, le concerto de Berg introduisant la 4e de Beethoven (avec une ouverture de Beethoven pour commencer dans les deux cas. Cela n'a guère d'importance bien sûr, mais la relation est moins évidente cette fois là : les formes et les références ne se ressemblent guère, les gravités en jeu ne sont pas de même nature, même si le fil conducteur du grand art germanique reste. Entre la proposition de Manfred Honeck et celle de Paavo Järvi, les choses s'équilibrent et se complètent à peu près. Le concert du second apparaît moins homogène et plus inégal, mais à la différence du premier présente un net saut qualitatif d'un répertoire à l'autre. Järvi est excellent dans une quantité appréciable de répertoire, mais j'ai quelque doute sur ses affinités avec la Seconde école : outre un apparent manque de conviction, qui pourrait certes être trompeur, la grande précision dont est coutumier le directeur de l'OP est ici relative. Intrinsèquement, il est clair que l'OP n'a pas les moyens du Philhar', et c'est particulièrement prégnant dans cette musique. Au-delà du manque de classe et de transparence des pupitres, c'est une certaine timidité qui transparaît le plus souvent. Certes, dans le premier mouvement, Honeck, avec Tedi Papavrami, échouait aussi à mettre de la tension dans l'intimité, mais ici tout semble se dérouler dans un certain brouillard, tout spécialement dans l'allegretto, inerte. Dans le II, c'est le tranchant et la précision qui font défaut, et donc l'impact physique à bien des moments décisifs (l motif initial, son retour m. 96-103 et surtout le climax précédant l'adagio, étonnamment brouillon lors des deux concerts.
Gidon Kremer n'aura presque pas non plus varié son interprétation d'un soir à l'autre. Je suis cependant beaucoup moins sévère quant à celle-ci que beaucoup l'ont été. Certes, la projection est assez faible, l'intonation parfois aléatoire, mais ce n'est je crois pas tant sur cela que sa prestation a pu désarçonner ou franchement décevoir. Bien plutôt en raison d'une absence maximaliste de complaisance, confinant à une forme d'indifférence, voire de franche désincarnation dans le I. Mais à mon sens, il ressortait de ce jeu totalement asséché et désenchanté bien des phrases et des instants de tension qui ne vont d'ordinaire pas de soi, et je pense bien avoir été dans le premier mouvement plus intéressé par son discours que par celui, un peu trop sage et appliqué, de Papavrami : tension, sorte de malaise venimeux par exemple dans le grazioso de l'exposé, ou dans la valse (m. 176-214, une des rares sections rendue intelligible et caractérisée par Järvi). Son second mouvement est plus problématique compte-tenu des aspérités auxquelles l'archet est souvent en bute dans les traits rapides, tendant à hypothéquer le caractère très compact, unitaire de son propos. Le manque de clarté générale n'arrange pas ici les choses, y compris dans le Es ist genug qui manque autant de beauté plastique que d'inexorable dans l'avancée.


Järvi/Beethoven, le retour ! Après l'intégrale assez mémorable donnée aux Champs-Elysées en 2009, ma curiosité était grande : qu'allait-il se passer avec un orchestre sans réelle tradition dans ce répertoire, dont le niveau de virtuosité et d'engagement individuel n'a strictement rien à voir avec la Kammerphilharmonie de Brême, dont la petite harmonie est tout sauf habitué à dominer les cordes, et qu'on imaginait très mal se débrouiller à moins de quarante musiciens ? Première réponse, qui était prévisible, Järvi fait fi de tout dogme en matière d'effectif comme de style instrumental. Lors d'une discussion qu'il m'avait accordé durant son intégrale parisienne, il insistait sur la nécessité de ne pas imposer aux orchestres des styles interprétatifs qui ne sont pas les leurs, en particulier là où les traditions sont fortes et identitaires (prenant l'exemple de la Staatskapelle de Dresde, il disait : "ce que je pourrais leur proposer dans Beethoven ne fonctionnerait pas... donc je dirige Schumann ou Bruckner, cela vaut mieux !). L'OP ne présente pas ce problème, c'est certain. Solution intermédiaire, donc : environ cinquante cordes au lieu trente, de toute évidence non contrariées dans leur vibrato naturel. Sur le plan instrumental, la seule griffe identifiable concerne le timbalier, prié de jouer presque exclusivement avec des petites têtes dures, à l'exception du mouvement lent de la symphonie, joué avec les grandes têtes soft - ce qui procède du bon sens musical pour valoriser la ponctuation entêtante de la seconde idée.




Le résultat sonore est en tout cas équilibré et ne semble jamais forcé ou artificiel. Järvi impose sa manière avec intelligence, inspirant manifestement à ses musiciens une confiance logique. Et on n'affirmera sans doute jamais assez combien cette donnée est cruciale dans la réussite d'un attelage orchestral, tout particulièrement quand il s'agit d'une formation et de son directeur - qui, excellente nouvelle, vient de voir son contrat être prolongé jusqu'en 2016. L'ouverture de La Consécration de la Maison par l'Orchestre de Paris, imaginez ce que cela pourrait donner un soir de routine, ou sous la baguette du précédent directeur ! Je l'ai écoutée ici avec un plaisir et une gourmandise de presque chaque instant, le mercredi comme le jeudi - en fait, surtout le mercredi où le caractère roboratif de la chose gagnait à être dégusté le nez dans la confiture, c'est-à-dire presque tout à l'avant de la bergerie du premier balcon. Certes, j'apprécie cette ouverture jouée avec un académisme solennel rehaussé d'une sorte de climat fantastique (biberonnage klempererien oblige), plus naturellement du moins que dans un éclat révolutionnaire. Mais face au dynamisme, à la rigueur et au sens implacable de l'avancée, il faut s'incliner. Vous trouverez bientôt la critique de Rigail sur classiqueinfo, mais au cas où il ne le dirait pas, je le fais pour lui : comme moi, il a pensé après la première exécution de l'ouverture qu'on y avait entendu plus de discours en dix minutes que durant l'intégralité des 3e et 7e symphonies dirigées par Haitink et Jansons ces dernières semaines... Pas du son, pas de la démocratie : du discours. Rien que les onze mesures de stringendo formidablement logique menant au sujet de la grande fugue rappelaient ce que cela veut dire. Même la manière étonnamment humoristique qu'a Järvi de faire jouer la fausse conclusion de la fugue (avec ce diminuendo bancal et pathétique sur le trille) semble pleinement convaincante. Et puis, que cette musique est magnifique au concert : pourquoi ne la joue-t-on pas plus souvent ?

C'est fort de la même confiance que l'OP attaque sa 4e. Dans cette symphonie en particulier, et dans son volet initial spécialement, passer cette saison après le Philharmonique de Vienne n'avait rien d'effrayant, puisqu'il était même difficile de faire pire. Et effectivement, l'adagio initial n'est pas loin de trouver toute l'intensité que Thielemann échouait lamentablement à faire seulement soupçonner. Järvi fait tirer le meilleur parti de sa lecture textuelle des liaisons - séparant les couples de blanches et mène son affaire avec une tranquille assurance. Seule la justesse des premiers violons est perfectible, mais on le pardonne volontiers. Les choses ont ensuite pris des tours légèrement différents d'une soirée à l'autre, mais pour former les deux fois un bilan plus que positif : franchement enthousiasmant pour un concert de l'OP. L'allegro du I a peut-être été un peu mieux servi le mercredi, parce que plus discipliné. On retrouve là quelques signatures stylistiques que Järvi excelle à défendre, comme l'irrégularité d'accentuation des blanches dans la transition (m. 121-131, 395-405), ou l'exécution en deux noires de la blanche appogiaturée dans la réexposition (m. 223-227).
A ce premier concert, le point faible était clairement le menuet, manquant de carrure, d'évidence rythmique et de force de structure - défaut en partie corrigé le lendemain. Par ailleurs, le trio, qui était un peu exagérément appuyé par endroits il y a deux ans, retrouve ici des accents plus naturels. Le mouvement lent était tout à fait remarquable les deux fois, à bien des égards : qualité du solo de clarinette, naturel des transitions - avec le souvenir de Thielemann en tête, on a vraiment l'impression sur ce plan de mesurer la différence un amateur et un professionnel - lyrisme du premier thème, sur lequel Järvi vient encourager généreusement le vibrato : toujours le bon sens musical contre les dogmes, il parait si évident qu'au XIXe siècle on jouait mib-ré-do.

Le second concert est apparu (et cela ne fonctionne pas avec tous les programmes doublés, loin s'en faut), plus libéré et décontracté, ce qui correspond à l'attitude la plus souhaitable pour rendre justice à l'autorité un peu paradoxale du Beethoven de Järvi : ferme et nécessaire, mais impliquant autant que possible la dimension intuitive du jeu des musiciens. Sur ce plan, on était bien loin de la Deutsche Kammerphilharmonie, mais certains détails ne trompaient pas quant à la faculté étonnante du chef estonien d'imposer sa marque. Comme cet effet pour le coup très personnel dans l'entame de la coda aux premiers violons à nu, remplaçant le pp par un forte subito diminuendo molto du plus bel effet, impossible à réussir sans que les violonistes y croient. Comme cette façon merveilleuse de donner du relief au petit motif entrecoupé des scansions sauvages du finale (m. 70-81, 248-259), avec ce léger smorzando ajouté sur chaque noire, à chaque fois un peu différent, et manifestement encore plus naturel le jeudi, et respirant le plaisir de jouer : voilà quelque chose de vivant, de plein de sens, et qui ne sent pas le fabriqué, le volontarisme de l'élégance qui tue tant d'interprétations de Beethoven quand elles tentent d'opérer la synthèse improbable des anciens et des modernes. L'histoire continue : dans Beethoven, il n'y a pas d'anciens et de modernes, d'authentiques et d'inauthentiques. Il y a ceux qui vont d'un point à un autre et ceux qui n'y arrivent pas. Dans un cas comme dans l'autre, peu importe comment, et s'il y a bien une chose que Järvi a compris et contribue à faire comprendre, c'est celle-ci.
Qu'importe à peu près dans ces conditions les points perfectibles : que les bois ne répondent pas toujours avec l'intensité souhaitable (surtout dans le finale), que les cordes intermédiaires manquent de chair et parfois de vigueur d'articulation. On se dit que si c'est pour jouer Beethoven dans cet esprit, l'attente à avoir d'ici à ce que l'OP sonne bien a du sens. Quoiqu'il en soit, Järvi signe là sa troisième grande réussite symphonie depuis sa nomination - à égalité avec 9e de Dvořák et sa 6e de Prokofiev.


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